Une épicerie, un café, un cinéma… Autant de commerces de proximité que l'on trouvait avant dans chaque village ou à chaque coin de rue.

Ces lieux d'échange sont devenus rares, même là où la campagne se transforme en banlieue. Au point d'apparaître, quand ils sont maintenus ou recréés, comme des actes de résistance. A défaut de pouvoir changer le monde, d'aucuns s'appliquent à préserver de petits mondes différents.

Cet été, Le Temps a déniché quelques-uns de ces lieux de commerce marchand et social et vous raconte leur histoire. (Le Temps)

Ils résistent. Aux malheurs de l'âge, aux rythmes compulsifs de la ville, à la mort annoncée en Suisse de la boule lyonnaise. Une vingtaine de retraités pointent et tirent deux fois par semaine à deux pas du pont Chauderon à Lausanne. Fondée en 1935, depuis les années cinquante la société de la boule d'or occupe un rectangle de paradis au milieu de l'asphalte de la circulation. Bercé par les crissements du M1 et les beuglements des sirènes des pompiers en mission. La ville fait entendre son vacarme. Elle encercle le petit manège. Au point qu'une voiture a déboulé sur le terrain emportant clôture et végétation pendant les carrousels de l'Euro 2008.

Une maisonnette en bois, deux pièces, l'une remplie de trophées, quatre pistes, des arbres et des géraniums, voilà le décor. Les boulistes forment les équipes. Puis ils entament leur va-et-vient sur le sable fin et tassé. Quelques kilomètres chaque après-midi, «idéal pour les plus de 50 ans». Le but, noble précurseur du cochonnet, roule sur la terre tiré à quatre épingles. Des curieux se penchent de temps en temps par-dessus les balustrades du pont. Ils mâtent la cohorte de retraités qui dissèque une approche trop longue ou badine autour d'un lancé dévissé. Dans un jargon de connaisseurs. Sérieux et moqueur. Ainsi, «une boule a soif si elle sort des limites du terrain».

Francis Longchamp, président du club depuis 25 ans, clarifie immédiatement les choses. «Ici nous ne jouons pas à la pétanque.» C'est la boule lyonnaise ou ferré, une discipline de contraintes et de précisions. Les boules sont plus grandes et lourdes. Le terrain plus long, organisé en quartiers et zones de jeu. Rien à voir avec l'anarchie à peine organisée de la pétanque.

La relève fait défaut

Or le club a vieilli. «Nous sommes des AVS», sourit-il. La relève fait défaut. Et la boule lyonnaise perd ses adeptes. Autrefois, douze enseignes balisaient la capitale vaudoise. Aujourd'hui, elle est la seule rescapée. Il en reste sept dans tout le canton. Pourtant, les sociétaires s'entêtent. Ils bravent alertes cardiaques et indifférence; la majorité des Lausannois ignorent leur existence. Ils organisent des concours internes. Participent aux tournois cantonaux, au championnat suisse. «On a des joueurs chevronnés.» Il montre le geste plastique d'un confrère. «Il est bon le papi» malgré une mobilité réduite. Pour soulager les dos et les genoux usés par la vie, Francis Longchamp a inventé un engin pour ramasser les boules.

L'ancien serrurier, la septantaine un peu cabossée, note avec fierté et un brin d'amertume que la société tourne toute seule. Les cotisations et les recettes des consommations suffisent à son bonheur. Pas d'aides extérieures. Ils louent les installations à la ville de Lausanne, payent charges et assurances. Pourtant, soupire-t-il, «on fait un peu du social». L'an passé, Francis Longchamp a enregistré 633 présences dans son livre comptable. Un système de points annuels décrète les meilleurs boulistes de la saison. Une soirée grillades saucisses célèbre l'évènement.

Heure de gloire

La boule d'or lausannoise a eu son heure de gloire en août 2007. Le chorégraphe Philippe Saire y a dansé avec sa compagnie pendant deux soirs. «Jamais vu autant de monde chez nous.» On a même tourné un film qui a été présenté cette année au Festival Visions du réel de Nyon. La bande de boulistes a assisté in corpore à la projection.

Au bout de l'après-midi, l'apéro sert à refaire les matches et le monde. On sort une bouteille à l'ombre des bouchons du soir. «C'est une bonne équipe. Il n'y a pas de bringues entre nous.» Et tout le monde donne un coup de main. Bénévoles, passionnés, ils ramassent les feuilles mortes l'automne, ils nettoient les pistes après un orage, ils cultivent plantes et fleurs, même des fraises, surtout Madame Longchamp, seule joueuse de la société. L'hiver, les cartes remplacent les boules. Ils se retrouvent dans la maison en bois et tapent le carton. Un peu hors du monde dans une oasis inespérée.