Animaux mutilés, mal soignés, parqués dans l’obscurité… des images-chocs dénonçant les mauvaises conditions de vie dans les élevages sont régulièrement rendues publiques par les militants de la cause animale. Comment s’assurer que la production de la viande ou des œufs que nous mangeons n’a pas occasionné ce type de maltraitance? C’est un des enjeux de l’initiative «Pour des aliments équitables» sur laquelle le peuple devra s’exprimer le 23 septembre. Outre la protection des travailleurs et celle de l’environnement, elle vise à promouvoir les denrées produites dans le respect du bien-être animal. Dans la ligne de mire des initiants: les produits importés.

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Près de la moitié des denrées alimentaires consommées en Suisse sont importées. Il s’agit majoritairement de produits végétaux, mais pas seulement. Quelque 6 millions d’œufs produits à l’étranger sont ainsi arrivés sur le marché helvétique en 2017, selon l’organisation faîtière GalloSuisse. L’Office fédéral de l’agriculture estime que ce sont plus de 92 000 tonnes de viande prête à la vente qui ont été importées en 2016. La Protection suisse des animaux (PSA), qui a mené sa propre analyse en se fondant sur les données des douanes, avance le chiffre de 120 000 tonnes de viande importées. Et souligne que ce sont surtout des morceaux nobles (aloyau de bœuf, blanc de poulet, etc.) qui sont recherchés. L'association estime que plus de 100 millions d’animaux sont élevés dans les étables étrangères pour nous nourrir. 

Elevages-usines

Or, s’il existe certaines garanties sur la manière dont les animaux sont élevés en Suisse, c’est moins souvent le cas à l’étranger. «Ce qui se passe à l’étranger est souvent épouvantable. Des milliers d’animaux sont entassés dans des élevages-usines incompatibles avec le respect de leur dignité. Ce mode d’élevage entraîne aussi des problèmes de santé publique, du fait de l’usage courant d’antibiotiques et d’hormones», estime la conseillère nationale verte Adèle Thorens, membre du comité d’initiative.

Elena Nalon, vétérinaire responsable du programme Animaux de ferme pour l’organisation de défense animale Eurogroup for Animals basée à Bruxelles, souligne que la Suisse a banni la plupart des mutilations animales toujours autorisées dans l’Union européenne, comme la castration des porcelets sans anesthésie et l’épointage des becs des poules pondeuses. La durée du transport des animaux vivants est par ailleurs limitée à six heures en Suisse, alors qu’elle peut être beaucoup plus longue dans l’UE. «Un autre aspect important est que la Suisse a créé un corps d’inspection dédié spécifiquement au bien-être animal, ce qui n’est pas le cas dans la plupart des Etats membres», relève la spécialiste.

Une grande exploitation peut être considérée comme plus professionnelle, mais à partir d’une certaine taille ce n’est plus possible de s’occuper correctement des animaux

Cesare Sciarra, directeur du service de contrôle de la Protection suisse des animaux

Lors de son lancement l’année passée, le projet d’un éleveur du Val-de-Ruz de créer une halle d’engraissement de 600 taureaux avait suscité de nombreuses oppositions. Mais ce type de méga-ferme» reste rare en Suisse, où la plupart des élevages sont des structures familiales de relativement petite taille. «Un producteur d’œufs suisses peut détenir jusqu’à 18 000 poules, 4000 seulement dans une exploitation biologique. Dans l’Union européenne, les élevages de 50 000 à 100 000 animaux sont courants. Une grande exploitation peut être considérée comme plus professionnelle, mais à partir d’une certaine taille ce n’est plus possible de s’occuper correctement des animaux», estime Cesare Sciarra, directeur du service de contrôle de la PSA.

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Tout n’est pas rose en Suisse pour autant. «Pour les porcs, les conditions d’élevage conventionnel sont à peu près les mêmes qu’ailleurs en Europe», indique Cesare Sciarra. Ce n’est que depuis le 1er septembre de cette année que les éleveurs helvétiques sont contraints de garder leurs animaux dans des box munis de sols perforés afin de garantir la bonne évacuation des excréments. «Heureusement, environ la moitié du porc produit en Suisse dépend de labels dont les exigences en matière de bien-être animal sont plus élevées que celles de l’élevage classique», souligne le représentant de la PSA. Les distributeurs ont développé leurs propres labels à cette fin, tels que TerraSuisse pour Migros et Naturafarm pour Coop.

Un des objectifs de l’initiative est d’améliorer la transparence sur les conditions de production des denrées animales, afin que les consommateurs puissent faire leurs achats en connaissance de cause. Actuellement, seuls certains produits importés doivent faire l’objet d’une déclaration obligatoire, d’après l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV): il s’agit de la viande aux hormones, des œufs de poules élevées en batterie et de la viande de lapins élevés dans des conditions qui ne respectent pas les dispositions suisses. Concrètement toutefois, ces produits peuvent passer inaperçus, par exemple lorsqu’ils sont utilisés dans des produits transformés.

Accords de branche

L’OSAV indique également que le Conseil fédéral peut déjà, pour des raisons relevant de la protection des animaux, soumettre l’importation de produits d’origine animale à certaines conditions, voire les limiter ou les interdire, mais qu’il n’en a pas été fait usage car ce serait contraire aux règles du commerce international. «Plutôt que des interdictions problématiques au niveau des échanges internationaux, on peut envisager une modulation de la fiscalité douanière favorable aux bons produits, afin de pénaliser indirectement les mauvais», propose Adèle Thorens.

«C’est ce qui s’est produit progressivement avec les œufs issus d’élevages en batterie, relève Daniel Würgler, de GalloSuisse. Ce mode de production est interdit depuis 1982 en Suisse, mais depuis plusieurs années maintenant, les importateurs se sont aussi engagés à y renoncer.» L’éleveur se montre sceptique par rapport à l’initiative soumise au vote: «Les intentions sont bonnes, mais un œuf issu de l’étranger ne sera jamais le même qu’un œuf suisse, même s’il respecte quelques critères supplémentaires. Nous n’avons simplement pas les mêmes contraintes ni le même environnement de travail.»