Pionnières

Odette Vetter: «J’ai dû sprinter de crainte qu’on m’arrête»

En 1975, la Valaisanne Odette Vetter a couru le marathon Morat-Fribourg malgré l’interdiction faite aux femmes d’y participer. Ni féministe, ni rebelle, mais indépendante, elle se fait plaisir dans la vie en empruntant des voies inexplorées. Pour ses 70 ans, elle s’offre les 800 km du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, en toute liberté

«Rebelle, non, mais j’aime faire ce que personne d’autre n’a fait», déclare Odette Vetter. La Sierroise, qui fête ses 70 ans cette année, court pour le plaisir quatre à cinq fois 15 km par semaine. Elle affiche le même état d’esprit qu’il y a un demi-siècle, lorsqu’elle a brisé le tabou de l’interdiction alors faite aux femmes de participer à la course commémorative Morat-Fribourg. «C’était la course de l’année. Je voulais la faire», se rappelle-t-elle.

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En 1975, Odette Vetter s’inscrit sous le nom de Joseph. Son mari va chercher son dossard. Le président du comité d’organisation la démasque. Il s’ensuit un échange pour le moins houleux. «Il m’a traitée de tous les noms», se rappelle-t-elle.

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La scène est filmée par la télévision, qui avait eu connaissance de la volonté d’une poignée de femmes de courir malgré l’interdit. Odette parvient à prendre le départ, équipée d’un ample maillot et les cheveux noués, pour courir jusqu’au célèbre Tilleul, à Fribourg. «J’ai dû sprinter sur les derniers mètres, de crainte qu’ils m’arrêtent avant la ligne», raconte-t-elle dans un salon rempli de trophées. «Dans le peloton, les gars ne m’ont jamais regardée de travers, au contraire des organisateurs», indique-t-elle pour mieux cibler les responsables de cette injustice. Après le scandale suscité par cet incident, la course s’ouvre aux femmes en 1977.

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Si ces pratiques sexistes la fâchent, elle n’en fait pas un combat. «La femme était encore assez sage en Suisse à l’époque», note-t-elle. Le modèle de la femme au foyer avec des enfants était largement dominant sous l’effet des traditions, de l’éducation et du devoir d’obéissance. Lors de l’introduction du droit de vote des femmes, en 1971, l’opinion prévalait qu’une femme n’était pas censée aller sous la Coupole faire de la politique, sous-entendu au détriment de ses enfants. La socialiste valaisanne Gabrielle Nanchen a été une pionnière, «mais elle a été critiquée vilainement. C’était héroïque, mais on trouvait que ce n’était pas normal», raconte Odette Vetter avec son accent bien marqué.

L’alternative? Les pupillettes

L’ex-enseignante est plus active et indépendante que jamais. La raison? «Mon mari est parti en courant il y a plus de trente ans», avoue-t-elle en souriant. Elle enlève les nids de guêpes, réalise les petits travaux de réparation et gère sa maison. «Depuis plus de trois décennies, je suis cheffe. En tant que telle, vous devenez mécanicienne, ménagère, jardinière, tout en même temps», explique-t-elle. Elle ne s’en est rendu compte qu’il y a deux ans, lorsqu’elle s’est cassé le bras.

Odette Vetter découvre la course dès les années 60. Pour les dames, «l’alternative, c’était les pupillettes», la gymnastique pour les filles. Elle préfère la course à pied, gagne sa première compétition, la course des cheminots à Sion. Dans son album de photos souvenirs, elle apparaît, le regard décidé, avec un bandeau noué retenant ses cheveux et le célèbre maillot «Spiridon», du nom du premier magazine mensuel entièrement consacré à la course à pied créé par le Valaisan Noël Tamini. Spiridon véhicule l’esprit de liberté de la course hors stade, célébré par le film Free to Run (2016) de Pierre Morath. Loin du cadre strict et réglementé de l’athlétisme en stade.

La course, c’est le bonheur. Et les soucis, vous les laissez sur la route

Cet esprit de liberté, de plaisir et de rencontre avec la nature et les autres concurrents se distingue, selon elle, de la course actuelle avec oreillettes et Fitbit, «qui vous compte tout et vous enregistre», commente Odette Vetter. Pour elle, «la course, c’est le bonheur. Et les soucis, vous les laissez sur la route.»

Entrée dans l’athlétisme, elle est invitée par une copine à jouer au football féminin au FC Sion, alors champion de Suisse. «Il ne fallait pas le dire aux autres copines. Ce n’était pas un sport de filles», dit-elle. Elle y joue deux ans, mais préfère la course. Ce qui ne l’empêche pas de pratiquer aussi le ski – à partir de 20 ans, quand elle s’achète des lattes avec son premier salaire –, la natation, la marche, où elle devient championne suisse. Mais elle préfère la course, d’autant que les victoires s’accumulent et forgent l’esprit de compétition. «La victoire offre un immense plaisir qu’on n’achète pas», avance-t-elle.

Enseignante anticonformiste

Elle gagne tout ou presque, finit deuxième de Sierre-Zinal, court deux marathons, celui de New York et un autre en Allemagne, qu’elle termine dans un état second, totalement déshydratée. A l’époque, les experts recommandaient de ne pas boire pendant la course. «Je suis sûre que je perdais un bon quart d’heure à cause de l’absence de ravitaillement», avoue-t-elle. Mais elle n’apprécie pas les trails et les ultras.

Un modèle? Odette Vetter admire la Suissesse Marijke Moser, qu’elle a vue à la TV et qu’elle bat en remportant la course du Salève. «J’étais fière de battre quelqu’un qui était passé à la télé.» Elle reçoit une montre en or.

Anticonformiste, Odette Vetter l’est aussi dans sa profession. Elle est la première, en Valais du moins, à enseigner dans les classes bilingues, forte de son diplôme de l’Ecole de commerce en français à Sierre puis de l’Ecole normale à Brigue, en allemand. «Certains bonhommes n’ont pas aimé. Mais il faut oser dans la vie et prendre des risques», en déduit-elle.

Alors qu’elle ressent le football comme un sport «réservé aux hommes», elle trouve la course à pied plus égalitaire. Lors d’un marathon, il n’est pas rare de s’entraider et de faire le train l’un après l’autre. Parfois, «même si on est devenus presque copains à force de courir ensemble, certains hommes ne supportent pas d’être battus par une femme. L’un d’eux a fait un tel sprint qu’il m’a battue dans les derniers mètres, mais il a ensuite perdu connaissance.»

Pour ses 70 ans, cet été, elle parcourra le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle: 800 kilomètres de plaisir, en totale liberté.

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