Des soldats en action dans les villes de Suisse: cette vision ne fait peut-être pas entièrement partie du passé. Le chef de l’armée André Blattmann songe à organiser des shows militaires «dans tous les cantons». Interrogé récemment par le journal Der Sonntag, le commandant s’inquiète du manque de visibilité de l’institution, qu’il souhaite «mieux montrer à la population». «Nous pourrions construire un pont au-dessus de l’Aar, à Berne, pour y faire passer un tank, l’infanterie déploie un dispositif de sécurité et la population regarde», dit-il. Contacté, le porte-parole de l’armée Christophe Brunner refuse de livrer plus de détails sur un projet «en préparation».

En arrière-plan, l’armée prépare une offensive de charme pour mobiliser la base des partisans de la milice contre la votation le 24 novembre 2013 sur l’initiative du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA). Le texte du GSsA propose de supprimer le service militaire obligatoire. Or les militaires estiment qu’il n’existe pour la Suisse pas meilleur système, moins cher qu’une armée professionnelle et seul capable de fournir suffisamment de soldats motivés par l’amour du pays.

Pour convaincre, l’armée souhaite sortir de ses casernes et se rapprocher de la population. «C’est grotesque, juge le porte-parole du GSsA, Josef Lang. Cette initiative repose sur une vision traditionaliste de l’armée comme école et âme de la nation.» Pour l’ancien conseiller national zougois, fer de lance du mouvement pacifiste suisse, l’armée traverse une crise d’identité. «Elle tente de s’en sortir avec des rituels.»

Le conseiller national UDC neuchâtelois Yvan Perrin verrait, lui, d’un bon œil le retour des démonstrations militaires dans les rues. «Aujourd’hui, certains hommes arrivent à l’âge de 30 ans sans jamais avoir vu de soldats», regrette le politicien, membre de la Commission de la politique de sécurité (CPS) au parlement. Même constat pour le brigadier de milice Denis Froidevaux, président de la Société suisse des officiers: «L’armée a partiellement perdu son ancrage populaire avec l’introduction de l’armée XXI et son modèle plus centralisé ainsi qu’en raison de la réduction de son budget de 50% en vingt ans. Il faut que la population se rende compte que la sécurité est l’affaire de tous et que l’armée est la seule réserve dont dispose le pays.»

Or dans son étude «Sécurité 2012», le Center for security studies de l’EPF Zurich fait état d’une baisse de popularité du système de milice, surtout chez les jeunes de 18 à 29 ans, qui lui préféreraient une armée professionnelle – non obligatoire. Si trois quarts des Suisses considèrent que l’armée est nécessaire, 48% seraient prêts aujourd’hui à supprimer l’obligation de servir, notamment en raison du coût économique que le système des cours de répétition fait peser sur les entreprises. La Suisse fait d’ailleurs figure d’exception en Europe centrale, aux côtés de l’Autriche, après que l’Allemagne et la Suède ont supprimé l’obligation de servir en 2011.

En allant au-devant de la population, l’armée prend des risques. A Genève, en 1995, un défilé militaire avait tourné à l’émeute entre manifestants anti-armée et policiers. Malgré cela, le Conseil fédéral avait exprimé sa volonté de maintenir les défilés militaires, car ils remportaient «un large succès auprès de la population». Entre-temps, les réductions des budgets et des effectifs de l’institution militaire auront raison de cette pratique, mais l’armée pense que l’attrait du public reste inchangé. Le conseiller national socialiste vaudois Eric Voruz, qui siège lui aussi dans la Commission de la politique de sécurité au parlement, estime au contraire qu’un retour des militaires dans les rues susciterait aujourd’hui la défiance de la population. «Nous ne sommes pas en France ou en Russie, où chaque fête nationale est ponctuée de démonstrations de forces militaires.»

Pour Denis Froidevaux au contraire, «l’Etat a la responsabilité de rassurer les habitants sur sa capacité à assurer la sécurité». A l’heure du cyberterrorisme, est-ce vraiment nécessaire de montrer des chars d’assaut? «Le meilleur moyen de prévenir la guerre est de montrer qu’elle reste possible, ce qui est malheureusement le cas», estime le brigadier.

Mais les ambitions du chef de l’armée pourraient sembler superflues alors que se joue une autre bataille, entre le parlement et le Conseil fédéral, sur le budget militaire, que le gouvernement veut plafonner à 4,7 milliards au lieu des 5 milliards souhaités.

«Aujourd’hui, certains hommes arriventà l’âge de 30 anssans jamais avoir vude soldats»