«S'il n'avait été qu'un sucre offert par le canton de Berne au Jura bernois, il aurait fondu depuis longtemps.» Directeur flegmatique du centre de perfectionnement pour adultes (CIP) de Tramelan depuis son ouverture en 1991, Claude Merazzi coupe l'herbe sous les pieds des médisants qui rappellent que, dans les années 80, en plein conflit jurassien, le canton de Berne avait cassé sa tirelire pour récompenser ses fidèles vassaux du Jura bernois et du fief antiséparatiste de Tramelan.

Devisé à 19 millions et accepté par le peuple bernois en 1984, le CIP en a coûté 29, payés rubis sur l'ongle par le canton. Planté dans les pâturages francs-montagnards, l'édifice à l'architecture en étoile et aux baies vitrées ceinturées d'armatures métalliques jaunes, n'a longtemps été qu'un objet de railleries: trop grand, trop luxueux, trop éloigné, gouffre financier.

Autant d'appréciations qui ont porté ombrage à l'utopie de l'ancien maire de Tramelan, Willy Jeanneret, haut fonctionnaire bernois responsable du perfectionnement professionnel, qui avait osé, en 1972 déjà, préconiser la réalisation d'un outil avant-gardiste entièrement dédié à la formation des adultes. Tenace, Willy Jeanneret a réalisé son rêve, mais n'en a profité que virtuellement. En 1991, année de la mise en fonction du CIP, il a 65 ans et part en retraite, laissant ce qui apparaissait comme une patate chaude à Claude Merazzi, qui, à 48 ans, avait fait le pari de délaisser la direction de l'Ecole normale de Bienne pour s'aventurer dans le «bidule» tramelot.

Comme pour le «sucre bernois», le «bidule» est une formule spontanée sortie de la bouche du directeur. Qui utilise adroitement la stratégie de l'autodérision, pour ensuite démontrer que le CIP «colle à la réalité industrielle régionale». Mais rien n'a été facile, et il a dû persuader. «En 1990, les patrons de PME estimaient que le perfectionnement professionnel constituait un coût. En 2000, ils sont une majorité à estimer que c'est un investissement.» Fidèle aux préceptes de Willy Jeanneret, décédé en 1997, Claude Merazzi a développé une vaste palette de formations pour adultes. La crise des années 90 l'a incité à axer son offre sur le recyclage des chômeurs.

«En dix ans, plus de 450 000 personnes ont franchi les portes du CIP, relève le directeur. Parmi elles, 17 000 ont suivi les 1500 formations proposées.» Le CIP est aussi le lieu de toutes les séances du Jura bernois (3200 en dix ans), il est encore un centre de séminaires: 1770 rencontres y ont été organisées par des entreprises et des administrations. C'est ce dernier créneau qu'il entend développer, histoire de renforcer sa rentabilité et celle de l'hôtel-restaurant trois étoiles comptant 48 lits, incorporé à l'institution.

Tablant sur la qualité de l'accueil, des cours dispensés et de l'environnement, Claude Merazzi drague les entreprises suisses et européennes. «Deux tiers de nos clientes proviennent de Berne, Soleure, Bâle ou Argovie. Pour elles, venir à Tramelan, c'est se plonger dans une autre culture. Les Romands extérieurs à l'Arc jurassien sont moins enclins à venir chez nous, car pour un Lausannois, venir à Tramelan, c'est déjà mettre un pied en Suisse alémanique.» Acteur reconnu de la formation continue des adultes, le CIP ne renie pas son rôle social, même si le chômage a heureusement fondu. Ses formations complémentaires s'adressent au quart de la population active de l'Arc jurassien qui n'a pas de CFC. Il se profile comme centre de formation des personnes illettrées («plus de 100 000 sur 950 000 habitants du canton de Berne», relève Claude Merazzi) et comme outil d'intégration des immigrés, «surtout ceux de la première génération».

Aux sceptiques politiques et économiques du début, le CIP a prouvé son utilité et sa rentabilité. Depuis 1993, il équilibre ses comptes, ses activités sont autofinancées aux deux tiers. Il s'est même constitué une réserve de 2 millions, qui lui permet de s'étendre, en partenariat avec la Chambre d'économie publique du Jura bernois (Le Temps du 12 octobre). Claude Merazzi n'est pourtant pas homme à s'endormir sur ses lauriers. «L'utopie reste quotidienne», aime-t-il à rappeler. Pour faire face à la diminution de la subvention cantonale bernoise, passée de 3,2 à 2,8 millions depuis 1996, il doit continuer, comme Willy Jeanneret, à avoir une idée d'avance.

Il plaide pour que le CIP, que le canton de Berne a voulu interrégional, le devienne dans les faits. Il est l'une des 26 institutions que Berne et Delémont souhaitent rendre communes au Jura et au Jura bernois. «Le dossier n'a pas connu le moindre frémissement depuis 1999», regrette Claude Merazzi. Autre crève-cœur: l'Université populaire a re%fusé de se fondre dans le centre tramelot, qui serait ainsi devenu une institution de formation professionnelle et de culture générale pour les adultes. Avec sa médiathèque, ses activités culturelles et son festival de bandes dessinées, le CIP est devenu l'un des étendards du Jura bernois.