Lausanne

Olivier Français: «Au sein d'une municipalité, la camaraderie n’existe pas»

Après y avoir passé plus de 16 ans, Olivier Français quitte la Municipalité de la ville de Lausanne à la fin du mois. Le directeur des travaux, unique représentant de la droite au pouvoir, profite de son départ pour dénoncer un climat «difficilement supportable»

Bien qu’il soit en session à Berne, le conseiller aux Etats PLR Olivier Français profite de ses dernières semaines de municipal pour enchaîner les inaugurations d’expositions sur l’avancée du projet Métamorphose ou sur la nouvelle place de la gare à Lausanne.

Le 1er juillet, il quittera sa fonction sans regret mais gardera quelques invectives en travers de la gorge. Derrière l’ingénieur, se livre un homme aux nerfs à fleur de peau. Un travailleur au front qui laisse transparaître ses émotions, claque la porte de la Municipalité après des attaques et fond en larmes lors de son élection au Conseil des Etats. Dernier bastion de la droite à l’exécutif de la ville, il laisse en héritage des monuments tels que le M2, l’Opéra de Lausanne ou l’usine d’incinération Tridel.

Le Temps: Vous portez encore un pins «Gothard 2016», accroché à votre veston. Le projet était-il pour vous si important?

Olivier Français: C’est le souvenir d’une magnifique journée. L’événement du Gothard m’a suivi dans ma vie politique. En tant que spécialiste des sols, j’ai été invité plusieurs fois dans le tunnel ces neuf dernières années. La décompression rocheuse quand vous ouvrez un objet dépend de la loi de Hook. Là, elle était hors norme et dépassait tout ce que l’on connaissait! Enfin, vous vous en fichez de la loi de Hook…

- Lorsqu’un ingénieur entre à la Municipalité, il ne fait pas de doute qu’on lui donne la direction des travaux?

- C’est ce que j’ai hérité de la part du syndic Schilt en 2000. J’ai vendu mon étude et j’ai exercé les deux métiers: politique et ingénieur. Par la suite, j’ai hérité du Service des eaux, puis la direction de la circulation. J’ai fait mes preuves comme chef de cellule de crise, à plusieurs reprises. Notamment lors de l’effondrement du chantier M2 à la place St-Laurent.

- Le 1er juillet votre dicastère sera démantelé par la nouvelle Municipalité. C’est grave?

- C’est leur problème, ils assumeront les conséquences. Je ne dirai pas ce que je pense mais je le pense très fort. La direction des travaux est la plus vieille direction de la ville, qui s’appelait «le maisonneur». C’est étonnant qu’un service technique soit démantelé dans quatre directions. D’après ce que j’ai entendu c’est catastrophique.

- Quels sont les projets lausannois que vous allez continuer à suivre?

- Aucun. Je redeviens simple citoyen. J’ouvre une petite Sàrl en conseil ingénierie.

- Vous étiez sur le front, ça ne va pas vous manquer?

- J’ai soixante ans, je suis un peu fatigué. Ces petits jeux de politique, ça me tue, je ne peux plus, j’en ai ma claque. Au Conseil des Etats, je travaille sur de beaux projets qui sont soutenus par toutes classes politiques confondues.

- Vous vous sentiez seul à la Municipalité?

- Oui, dans les rapports humains, je me suis senti très seul. Je n’ai pas développé de camaraderie avec mes collègues. Parce que je suis à quelques années-lumière de leurs comportements, c’est le moins que l’on puisse dire!

- Certains de vos projets ne sont pas passés parce que c’était du «Olivier Français bashing»?

- J’ai mené tellement de projets en seize ans… je n’ai pas de regret, je ne vais pas jouer le Calimero. Regardez les référendums, je les ai tous gagnés sauf la tour Taoua. Métamorphose, ça passe. L’usine Tridel, ça passe. Parce que j’ai dialogué et convaincu. Mais c’est vrai qu’il y a aussi beaucoup de projets que je n’ai pas pu mener, presque plus à cause des rapports politiques que de la situation financière de la ville.

- Pendant tout ce temps, Daniel Brélaz a été votre allié?

- Daniel Brélaz et Sylvia Zamora tenaient ce discours: «Arrêtez de vous arrêter à l’image Français, le projet est bon!» Ils ont mis un peu de sérénité dans la réflexion des partis adverses. Ce sont deux personnalités qui m’ont accompagné au fil des difficultés. Mais mes rapports avec Brélaz sont fonctionnels, il y tire aussi son intérêt.

- À quel point est-ce que le rapport avec la gauche majoritaire était tendu?

- Parfois, on m’a fait mal. J’ai le souvenir de séances où l’on s’est bien occupé de moi, avec des mots de la part des Socialistes qui ont été très durs. Comme quoi mon idée était «un tunnel à profondeur nulle». Quand ils font de la politique politicienne de ce niveau-là, c’est inacceptable. À chaque Conseil communal, je m’en ramasse une. Par deux fois, j’ai quitté la Municipalité. Et j’ai claqué la porte très très fort, parce que l’on avait dépassé la notion de respect. Ça m’a fait beaucoup réfléchir, je me remets en question en permanence. Je suis dur avec les autres mais je suis encore plus dur envers moi-même. C’est ma carte de visite.

- La majorité de gauche est-elle devenue une fatalité à Lausanne ou pourrait-on un jour voir un syndic de droite diriger la ville?

- Je verrai bien un syndic rassembleur du centre diriger la ville. Aujourd’hui, une fausse alliance règne à la Municipalité. Les Verts sont bien plus à gauche que le parti socialiste. Une saine alliance PLR-PS ne serait pas si mal.

- N’y a-t-il pas un côté déprimant à être PLR aujourd’hui à Lausanne?

- Chez les jeunes que j’ai côtoyés lors de la dernière campagne électorale, la motivation est au beau fixe. Après, à eux de voir sur quelle thématique ils veulent se battre. On a fait l’erreur à un moment de militer pour la voiture. Moi j’ai fait le changement au niveau suisse de parler de la mobilité au sens large.

- Car Lausanne avait du retard?

- Oh oui! Un énorme retard. Ce qu’on a apporté à Lausanne ces quinze dernières années, c’est bien. Mais il faut juste y mettre la couleur PLR. J’ai eu des idées que je ne peux pas m’approprier à 100% parce qu’elles ont été reprises par d’autres. Métamorphose: densifier la ville et donner du logement… ça vient du PLR. La Sallaz, ça a toujours été moi et qu’est ce que j’ai pu entendre comme critique! On fera le bilan dans cinq ans, vous verrez, ce sera une place pleine de vie.

- Justement, quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier?

- J’ai eu le privilège de mener le M2 et le projet Tridel. J’ai lancé le projet Métamorphose, le M3, la Sallaz. Je peux me balader dans la ville et voir des projets auxquels j’ai pu apporter ma contribution. L’Opéra de Lausanne – dont on a modifié la volumétrie – est pour moi l’un des plus beaux de ces ouvrages, avec le pont Bessières et la passerelle de la Sallaz. Pour relier Sébeillon à l’usine Tridel, personne ne se rend compte qu’il y a un tunnel sous la route qui fait 4 km et qui amène les poubelles chaque jour. C’est un projet 100% OF. La couverture des Boveresses, j’y ai peut-être passé dix ans, mais là je vous le dis en primeur, ça va se faire.

- Le nouveau quartier de La Rasude, à l’est de la gare, comprendra des tours. Quand est-ce que l’on en saura plus?

- Ce ne sera pas de sitôt, le prochain collège municipal se prononcera. Le projet a déjà eu des remarques. Il y a un traumatisme qui date du résultat de la tour Taoua. Pour moi, on n’isole pas une tour dans le paysage. Il faut un minimum de trois tours et il y a justement le bâtiment Edipresse à cet emplacement. Cela ne me concerne plus mais je ne suis pas très confiant quant à l’évolution de ce projet.

- Un mot sur Berne. Vous y resterez longtemps?

- J’ai un mandat de quatre ans au Conseil des Etats que je vais mener. Mais il ne faudra pas oublier un jour de sortir de politique. J’ai une belle carrière professionnelle, j’ai été nommé à l’académie suisse des sciences qui a reconnu ce que j’ai apporté à l’ingénierie. Et puis, je veux faire la traversée des Alpes.


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