Carnet d’audience bis, jour 2

Olivier Jornot: «Adeline vous a-t-elle supplié?»

Fabrice A. donne des leçons de psychiatrie, s’énerve et conteste toujours avoir décidé son crime. Ambiance

  • Le deuxième procès de Fabrice A. s'est ouvert lundi 15 mai à Genève, devant de nouveaux magistrats désignés après la récusation de l'ensemble du Tribunal criminel. L'impartialité des juges qui avaient mené les débats en octobre dernier avait été remise en cause par la défense.
  • Fabrice A., 42 ans, est donc à nouveau entendu, comme les experts psychiatres.
  • Il doit répondre d'assassinat, de séquestration, de contrainte sexuelle et de vol. En 2013, déjà condamné à vingt ans de prison pour deux viols, Fabrice A., alors détenu au centre de sociothérapie de la Pâquerette, a pendant une sortie accompagnée dans un centre équestre ligoté à un arbre Adeline, sa sociothérapeute, avant de lui trancher la gorge.
  • Retrouvez tous les midis le carnet d'audience de Fati Mansour qui assiste aux débats.

C’est le procureur général Olivier Jornot qui assure le feu roulant des questions à Fabrice A. ce matin. Sans tourner autour du pot. Il lui rappelle certaines déclarations faites aux experts. Des passages soigneusement choisis pour soutenir la thèse d’une préméditation absolue:

Sous la plume des psychiatres suisses: «Fabrice A. a dit, qu’avant le 12 septembre, il regardait quotidiennement et en boucle des films montrant des meurtres. Il était excité, il s’est masturbé et il était fasciné par le droit de vie ou de mort que le meurtrier exerçait sur les victimes.»

- Avez-vous dit cela?

- C’est bien possible.

Sous la plume des experts français: «Il imaginait égorger Adeline. Il pensait à Adeline et lui en regardant les scènes, surtout dans le film Braveheart où on voit la femme mourir. Il évoque le fantasme du sang qui gicle. Cette scène l’a fasciné. Il en dit: «C’est ce que je pensais faire à Adeline dès que mes sorties seraient possibles, lui trancher la gorge. Cela m’a fait peur. C’était contraire à la normalité.»

Le procureur général:

- Ce sont bien vos mots?

Un peu emprunté pour répondre, Fabrice A. admet qu’il est bien possible qu’il ait tenu ces propos. «Le fait de penser ne signifie pas projeter.» Quand le prévenu se prend lui-même pour un expert, c’est encore plus difficile à suivre. Il dira d’ailleurs en peu plus tard: «J’ai de la peine à comprendre ma propre psychologie, alors celle des autres.» Ces autres, c’est notamment Adeline, attachée à un arbre avant d’être égorgée.

- Vous a-t-elle supplié?

- Non car j’avais dit que j’allais prévenir la police ou La Pâquerette pour la libérer une fois que je serai loin.

Olivier Jornot insiste un peu. Fabrice A. précise que sa victime a évoqué la volonté de revoir sa fille.

- Cela vous a fait quelque chose qu’elle parle de sa fille?

- Cela ne m’a rien fait et n’a pas provoqué une quelconque empathie. J’étais focalisé sur ma fuite en Pologne et j’étais dans cet état animal.

- Avec le temps, ça vous fait quoi d’évoquer ce crime?

- Malgré tout, je n’en reste pas moins humain et tout cela est difficile à porter. D’où la poursuite de mon traitement médicamenteux.

Et la dernière question du Ministère public: Avez-vous changé?

Il a beaucoup fréquenté les psychiatres depuis bientôt quatre ans et sait quoi répondre. «On ne change pas, on évolue. J’ai évolué, j’en suis convaincu. Et heureusement.»

Me Simon Ntah reprend le flambeau sur le thème de la relation mère-fils. Un sujet sensible. La tension monte tout de suite. Pourquoi la critiquer et lui écrire des lettres en même temps? Il n’a qu’elle au monde, il en a besoin pour améliorer son quotidien de détenu et «un fils ferait tout pour avoir l’amour de sa mère».

Et cette fascination pour Hannibal Lecter, le cannibale le plus célèbre du cinéma américain? Fabrice A. s’énerve un peu, invoque cette nouvelle théorie de rejouer la terreur qu’il a vécue enfant (et qu’il travaille avec son nouveau psy). Les choses s’embrouillent.

Plus clair, l’évocation des seize années déjà passées en prison et les rencontres de ceux qui se hissent en tête du hit-parade criminel. Le sadique de Romont, notamment, son voisin de cellule. «C’était impressionnant de le croiser. Je me demandais comment il avait fait pour ôter la vie et surtout pour tuer sans le regretter.» Et de préciser: «Je ne veux pas connaître cette absence de regret.»

Me Ntah revient sur l’attirance de Fabrice A. pour Adeline. Le prévenu se fâche encore plus. «Vous voulez savoir? Je n’ai jamais été amoureux d’une femme.» Sur ce point, on le croit sans problème. Il dira plus tard, sur question de son avocat, qu’il a ressenti de l’amour pour un homme.

Une rivalité macabre avec le compagnon de sa victime, qui travaillait aussi comme sociothérapeute au sein de La Pâquerette? Pas du tout, rétorque Fabrice A. S’il lui a montré sur Internet l’image de la clairière où il finira par tuer sa victime ou s’il lui a parlé de la scène finale du film Seven où un policier reçoit un paquet contenant la tête de sa femme, ce n’est que pure coïncidence.

Défense et partie plaignante commencent à se chamailler autour d’une question compliquée. Il était temps de réveiller la salle et aussi Me Yann Arnold, qui passe son temps à vérifier la conformité du procès-verbal d’audience. Même le président Fabrice Roch n’y voit pas trop d’objection et accueille cette agitation avec une certaine bienveillance. La patience de la cour a toutefois des limites et Me Ntah est finalement prié de ne pas reposer des questions déjà abordées.

La partie plaignante continue en confrontant le prévenu à sa déclaration en cours d’enquête. Celle où il explique avoir commandé ce couteau de chasse en envisageant de s’en servir au cas où la fuite se compliquerait. Cela n’est pas très différent de ce qu’il explique depuis le début de ce procès et du précédent, mais bon. Fabrice A. croit sentir un piège et donne une réponse alambiquée: «J’ai dit ce que j’imaginais être juste à ce moment-là.» Plus tard, il précisera encore: «J’ai dit ce que je pensais avoir pensé à ce moment. Cela ne veut pas dire que c’était la réalité.»

Une pause et c’est la défense qui tente de remonter la pente en évitant les autogoals. Pas facile avec un tel profil. Celle-ci commence par faire porter le chapeau à la directrice du centre équestre qui aurait, la première, évoqué l’existence de cette maison abandonnée près du manège. Et Fabrice A. de préciser: «Sans cela, l’idée ne me serait pas venue d’y aller.» Une autre idée, peut-être?

Ce qui s’est passé dans l’esprit de cet amateur d’horreurs en tout genre sera détaillé cet après-midi avec l’audition des experts français, Daniel Zagury et Pierre Lamothe. Une audition très attendue car elle avait mené les juges désormais récusés au pataquès initial.

Lire aussi: Carnet d’audience, journée 1: Ambiance très maîtrisée au procès de Fabrice A.

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