L'affaire Jornot s'emballe à Genève dans un grand désordre. Deux sujets distincts nourrissent la polémique et participent de cette confusion. D'un côté, il y a l'ouverture d'une enquête disciplinaire, révélée ce mardi par Le Temps, qui examinera si le procureur général a eu un comportement très déplacé dans une boîte de nuit et si ce dernier a ensuite pris le volant dans un état peu compatible. De l'autre, il y a l'histoire de sa liaison avec la procureure Rita Sethi-Karam qui alimente un feuilleton dans L'Illustré et qui a notamment inspiré une plainte du conseiller national Yves Nidegger.

Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) a bien reçu cette plainte mais aucune procédure n'est encore- et ne sera peut-être jamais- lancée. Dans cette agitation, chacun y va de son couplet sur le droit de sortir en discothèque, sur les vertus de la danse, sur la nature du ménage formé par le couple le plus en vue du parquet ou encore sur la cabale politique dont Olivier Jornot ferait l'objet. Retour sur terre.

Inspirer la confiance

Faut-il s'étonner ou s'offusquer que de possibles excès nocturnes du magistrat, en sortie prolongée avec ses collaborateurs, fassent l'objet d'un examen du CSM? Certainement pas. Le procureur général, plus que tout autre, incarne le pouvoir judiciaire. A ce titre, il doit adopter une attitude qui inspire le respect et la confiance du justiciable dans l'institution. Et cela en tout temps. Une sorte deuxième peau qui est sans doute lourde à porter mais qui est essentielle à la fonction.

Si le patron du parquet se doit d'avoir de la tenue et de s'éviter des situations embarrassantes, ce n'est pas simplement pour devenir un modèle de vertu ou d'austérité. Il ne s'agit pas ici de ressusciter une morale d'un autre âge mais avant tout de rester crédible face au justiciable, qui plus est dans une fonction répressive.

Question de crédibilité

Celui qui combat haut et fort la délinquance routière, qui rappelle régulièrement aux policiers qu'ils se doivent d'être exemplaires ou qui disserte sur les travers des prévenus en audience publique, affaiblit forcément son propos si son propre comportement fait polémique. Surtout lorsqu'il explique «avoir estimé être en état de prendre le volant». L'excuse habituelle donnée par tout conducteur éméché.

Autre aspect et non des moindres, le magistrat, qui traite de dossiers parfois sensibles et occupe un poste ultra- exposé, doit également se prémunir contre un contexte qui peut le rendre vulnérable au chantage ou au complot. Typiquement, des photographies prises dans l'univers parfois interlope d'une boîte de nuit, avec des gestes osés ou avec une insistance déplacée envers une procureure, peuvent être utilisées par des personnes mal intentionnées pour tenter de le manipuler ou plus simplement pour lui nuire.

Règlements de compte

D'ailleurs, Olivier Jornot, personnalité particulièrement clivante en raison de son fort caractère, de ses emportements, de son parcours politique très marqué, de son goût du pouvoir et de ses décisions parfois impopulaires, devrait se méfier. Les inimitiés sont nombreuses. Et dans le volet des incompatibilités à raison d'un ménage peu commun avec une procureure, certains règlements de compte se manifestent déjà.

Yves Nidegger accuse désormais le magistrat de «vouloir lui faire la peau» pour venger sa compagne Rita Sethi-Karam d'une plainte visant la qualité de son travail. Dans cette histoire assez confuse, sur fond de propos menaçants transmis par un tiers, le conseiller national oublie de dire qu'il a lui-même été condamné en des termes sévères pour son comportement au volant par Olivier Jornot, puis avec un peu plus de nuance par le Tribunal de police et que son dossier pénal se trouve désormais en mains de la cour suite à un appel du Ministère public.

Un second mécontent, Me Giorgio Campa, déjà recordman absolu de la demande de récusation d'un autre procureur dans le dossier de l'ancien chef de la police Erwin Sperisen, remet ça pour un nouveau client qui doit affronter à la fois la même Rita Sethi-Karam et Olivier Jornot dans deux procédures distinctes mais cousines. On ne comprend pas très bien la manœuvre puisque le procureur général a effectivement décidé d'instruire la plainte dudit client contre des policiers. Quant à la condamnation prononcée par la magistrate, elle sera contestée devant le Tribunal si d'aventure celle-ci est maintenue.

Dégâts d'image

Au-delà de la pertinence très contestable de telles attaques, l'image d'Olivier Jornot et plus généralement celle du Ministère public pâtit de cette suspicion d'intrigue et de conflit d'intérêts sur fond d'un drôle de concubinage. Le salut ne viendra pas des amis dont on peut parfois se demander s'il ne faut pas se méfier encore plus. Comme lorsque Me Marc Bonnant évoque l'image romanesque d'un procureur général grimpant par la gouttière pour se rendre chez sa bien aimée et sortant en cachette comme un voleur. Comme défense, on peut trouver mieux.

L'ultime argument qui fait plus de mal que de bien au principal intéressé est de dire qu'il est la cible d'attaques virulentes et organisées en raison des prochaines élections au Conseil d’État. Olivier Jornot avait pourtant déclaré il y a peu au micro de la radio qu'il entendait finir son mandat de six ans à la tête du Ministère public et qu'il n'était pas candidat à ce fauteuil autrefois tant convoité. Avec cette théorie, il passe pour un magistrat qui nourrit une grande frustration et qui ne s'est jamais vraiment identifié à sa fonction. Ravageur en ces temps tourmentés, où il devra justement s'expliquer sur sa manière de gérer la soirée de fin d'année de sa juridiction.

Le temps d'un état de grâce est bien révolu pour celui à qui tout semblait pardonné, pourvu que son indéniable talent et son intelligence tiennent la maison. C'est désormais différemment difficile d'être procureur général.