Nation

Olivier Meuwly: «On peut être patriote sans être ultranationaliste»

Après la polémique provoquée par la conseillère nationale Ada Marra à la veille de la fête nationale, l’historien vaudois Olivier Meuwly revient sur le débat identitaire en Suisse

«LA Suisse n’existe pas. Ce sont les gens qui y habitent qui existent. Avec des idées et des opinions différentes. Avec des combats et des orientations différents. Avec des priorités et des soucis différents.» Posté sur Facebook à la veille du 1er Août par la conseillère nationale Ada Marra, ce message a engendré la polémique, et suscité plus de 870 commentaires à ce jour, dont un tiers injurieux. A tel point que la députée socialiste songe à fermer son profil aux usagers. Tout en condamnant fermement ces dérapages, l’historien Olivier Meuwly, membre du PLR vaudois, livre son analyse du débat identitaire, toujours brûlant.

Le Temps: Ada Marra souhaitait faire l’éloge de la différence, elle est aujourd’hui accusée de «négationnisme patriotique» par l’ASIN. Comment l’expliquez-vous?

Olivier Meuwly: Le propos d’Ada Marra n’est pas innocent. Il renvoie implicitement à l’artiste Ben Vautier et son pavillon «La Suisse n’existe pas» réalisé pour l’Exposition universelle de 1992 à Séville. Contre-pied provocateur aux démonstrations identitaires attendues, la démarche avait provoqué un tollé à l’époque. On le voit aujourd’hui, ces débats houleux sont loin d’être apaisés.

Quel était le contexte à l’époque?

Au début des années 1990, après la chute du mur de Berlin, l’Europe entière interroge son identité. La Suisse n’échappe pas au débat sur la nation. En 1991, on commémore les 700 ans de la Confédération, alors même que la question européenne surgit. Tant à gauche qu’à droite, les partis traditionnels gèrent mal la crise identitaire. Les mythes, le débat sur l’histoire suisse sont capturés par l’UDC, qui en fait son fonds de commerce. Blocher s’est longtemps targué d’avoir rendu leur histoire aux Suisses. Aujourd’hui le discours nationaliste reste l’un des moteurs des populistes.

L’identité nationale suisse existe-t-elle?

Oui, et elle va bien au-delà du souvenir de trois paysans prêtant serment dans une prairie… Lorsqu’on nie une nation, on déterritorialise l’individu. Or, affirmer une identité ne veut pas forcément dire rejeter l’autre, on peut être patriote sans être ultranationaliste. Certes, la Suisse est synonyme de diversité linguistique, politique, économique et culturelle, mais les multiples individus qui la composent sont liés par des valeurs communes: la démocratie directe, le fédéralisme ou encore le système de milice. Ces liens sont le ciment de notre pays et font sa singularité. Il est toutefois intéressant de noter qu’aujourd’hui la démocratie directe est critiquée par certains pour ses abus, notamment par la gauche.

Dans son message, Ada Marra estime que «l’histoire est mouvante», la Suisse n’a-t-elle donc pas de références communes?

Si, il y a bel et bien une histoire suisse voire 26 à l’image des cantons. Les interprétations, les regards, eux, varient à l’infini. En ce qui concerne les mythes fondateurs, personne ne revendique la véracité de Guillaume Tell, mais on sait que la fin du XIIIe et le début du XIVe ont été agités au pied du Gothard. Une intensification du trafic commercial au Simplon traduit de graves tensions dues à la politique des Habsbourg, alors que la bataille de Morgarten de 1315 est connue jusqu’à Prague. Si l’UDC tire souvent profit des mythes fondateurs, il faut en outre rappeler que la gauche, elle aussi, s’est nourrie de mythes, celui du Grand Soir ou de la grève de 1918 par exemple.


La réaction de l’un de nos blogueurs: Voyage jusqu’au bout de la haine

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