C'était le temps où les politiciens pouvaient encore se faire prier. Figure de proue des radicaux romands au parlement fédéral, le Vaudois Louis Ruchonnet (1834-1893) refusera une première fois son élection au Conseil fédéral, avant de l'accepter quelques années plus tard. Auparavant, il avait fait de même pour le Conseil d'Etat vaudois, où il finira par siéger durant six ans. Mais qui est Louis Ruchonnet, à part le nom d'une rue de Lausanne? Olivier Meuwly, historien du radicalisme et de la politique vaudoise, vient de soutenir à la Faculté des lettres de l'Université de Lausanne la thèse qu'il lui a consacrée. Un travail qui devrait être édité cette année encore par la Bibliothèque historique vaudoise.

Le Temps: Quelles sont les actions de Louis Ruchonnet qui ont laissé des traces?

Olivier Meuwly: Sans doute sa volonté de trouver un équilibre entre valeurs centralisatrices et valeurs fédéralistes: son combat le mènera à prendre la tête de la lutte contre la Constitution fédérale de 1872, puis à soutenir celle de 1874. Comme conseiller fédéral, son grand œuvre reste la loi sur les poursuites et la faillite, dont les qualités sont encore reconnues aujourd'hui. Son rôle dans la réconciliation confessionnelle en Suisse doit également être souligné, de même que son action dans la pacification du Tessin. En outre, sans son engagement constant en faveur du Simplon, ce tunnel n'aurait peut-être jamais vu le jour…

– De quoi le radicalisme de Louis Ruchonnet était-il fait?

– Les éléments constitutifs tournent autour de la Patrie, du progrès, de la laïcité, des réformes sociales que l'on ne peut introduire que «pas à pas», en fonction de la capacité du peuple à intégrer ledit progrès. Ces grands thèmes ne sont guère éloignés de ceux que l'on retrouve dans le radicalisme français de l'époque, chez un Gambetta par exemple. En parallèle, Ruchonnet, pour atténuer les aspects éventuellement trop «carrés» de ses convictions initiales, défendra le fédéralisme, la foi, la lutte contre le matérialisme si répandu dans la seconde moitié du XIXe siècle.

– Louis Ruchonnet était un franc-maçon convaincu. A quel point cette appartenance a-t-elle influencé son action politique?

– Il a pu compter sur le réseau maçonnique. Et il est indiscutable que sa pensée était proche de celle admise chez les francs-maçons. Mais Ruchonnet était homme de réseaux multiples, qu'il s'entendait remarquablement à actionner, comme la société d'étudiants Helvétia ou la Société industrielle et commerciale, devant laquelle il a fréquemment testé ses options économiques.

C'était un patron charismatique et il aimait travailler avec ses amis les plus proches, qui se transformèrent souvent en véritables disciples.

– A-t-il laissé une descendance, familiale ou politique?

– Ruchonnet a eu deux fils, mais ils n'eurent eux-mêmes pas d'enfants. Sur le plan politique, Ruchonnet aura indiscutablement marqué des générations de radicaux. Apparemment, tous ceux qui l'entendaient tombaient inexorablement sous son charme!

Mais j'ai l'impression que c'est davantage son aura, son intelligence, ses réalisations concrètes qui frapperont les esprits, plutôt que sa pensée, qu'il ne systématisera jamais, comme hélas l'ensemble des leaders radicaux helvétiques. Au risque de laisser s'épanouir d'inextricables contradictions dans la pensée radicale…

– C'est-à-dire?

– La capacité de Ruchonnet à construire des projets dans tant de domaines, à rassembler les esprits dans une vision commune est impressionnante. Mais, obsédé par l'action et le discours, Ruchonnet est aussi un homme de contradictions. Son combat fédéraliste qui ne l'empêchera pas d'amorcer tous les grands chantiers d'unification du droit; son sens du progrès social qu'il ne veut jamais laisser dériver vers le socialisme: ces principes, il les proclame, mais il n'explique jamais où se trouve la limite entre eux.

C'est le problème des radicaux depuis cette époque: ils soutiennent l'Etat, ne veulent pas l'étendre, mais, préoccupés par la résolution des problèmes concrets, ils ne disent jamais où doit s'arrêter l'action de cet Etat qu'ils chargent quand même de nouvelles tâches. Est-ce par goût du pouvoir? Par souci d'accepter en définitive tous les progrès, même ceux auxquels on ne croit pas, du moment que l'on garde la maîtrise des choses? C'est difficile à dire.

– Que dirait Louis Ruchonnet sur les radicaux vaudois d'aujourd'hui? Serait-il de centre droit ou de centre gauche?

– Peut-être de centre gauche… Mais je suis sûr que Ruchonnet n'aurait pas compris cette question: à ses yeux, les valeurs qu'il défendait incarnaient le radicalisme, pas une tendance particulière!

– Sur quels conseillers fédéraux de la période récente, les historiens de demain feront-ils des thèses?

– Il y aurait déjà beaucoup de thèses à écrire sur les conseillers fédéraux du XIXe siècle! Je pense qu'un Numa Droz, conseiller fédéral neuchâtelois de 1875 à 1892, mériterait une biographie d'envergure. Contrairement à Ruchonnet, il a laissé une foule d'écrits. Le fonds déposé aux Archives neuchâteloises n'a pas encore délivré tous ses secrets.

Pour l'époque récente, on pourrait penser à un Max Petitpierre, pour son action internationale au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ou aux socialistes Hanspeter Tschudi, Pierre Graber et Willi Ritschard, qui ont allié convictions de gauche et pragmatisme au sein de l'Etat providence en construction.