Les Suisses voteront le 27 septembre sur l’initiative de l’UDC contre la libre circulation. Selon les derniers sondages, elle serait rejetée. Entretien avec l’un de ses principaux défenseurs, le conseiller national zurichois Roger Köppel.

On a l’impression qu’il n’y a pas vraiment de campagne...

Il y a une campagne massive du Conseil fédéral. La désinformation est énorme. Dans le fascicule de votations, il affirme à plusieurs reprises que, sans les bilatérales I, la Suisse perdrait l’accès au marché européen. Mais l’accès est garanti par l’accord de libre-échange de 1972. En ce qui concerne la campagne, j’ai l’impression que les gens sont davantage préoccupés par le covid et le chômage qu’il engendre.

Si cette intensité est différente par rapport à 2014, n’est-ce pas parce que la Suisse va bien?

C’est une question de mentalité. Aujourd’hui, les Suisses ne veulent pas perdre leur travail, ils voient que les entreprises sont en difficulté et ils se disent que l’immigration, dans une situation de lockdown, n’est plus une question aussi pressante que par le passé. Mais le problème créé par la libre circulation est toujours là.

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Quel est ce problème?

On assiste à une immigration de masse, plus importante qu’aux Etats-Unis ou en Australie. C’est trop. Il y a les problèmes de bouchons sur les routes, de manque d’infrastructures, de pression sur le marché du travail, d’écoles où on ne parle plus nos langues. Cette immigration n’a pas bénéficié aux Suisses, leur bien-être a diminué, ils ne sont pas plus riches. Au contraire.

Mais attention, je ne suis pas contre l'immigration. Ma femme est d’origine vietnamienne, ma grand-mère était Allemande, mon père avait une entreprise de construction avec des employés d’Italie, de Yougoslavie. Je suis l’avocat d’une Suisse ouverte. Mais cette ouverture au monde doit être contrôlée. La libre circulation n’est vraiment pas un bon système pour la Suisse. L’UDC est malheureusement le seul parti qui prend ses responsabilités à ce sujet.

L’UDC n’arrive plus à gagner

A l’UDC, vous aimez bien être tout seuls contre tous…

Non, je préférerais que tout le monde soit pour la limitation de l’immigration et contre l’accord institutionnel avec l’UE. Comme ça, je pourrais terminer mon séjour à Berne comme conseiller national et me concentrer sur la Weltwoche.

La situation est difficile pour l’UDC, vous n’arrivez plus à faire passer vos initiatives...

Les succès de l’UDC étaient dus aux erreurs des autres partis bourgeois qui ont abandonné la Suisse, qui voulaient adhérer à l’Union européenne. La négligence des autres a créé l’UDC moderne. Tout comme la distance malsaine qui a grandi entre les élites et le peuple. Cela explique les grandes victoires de l’UDC, notamment les initiatives. Mais dans notre histoire, ce n’est pas normal que les gens acceptent les initiatives. On a un système de compromis. On voit une normalisation, c’est un bon signe.

Vous craignez de ne plus être le premier parti de Suisse?

C’est la grande erreur en politique: penser d’abord à son parti et au pourcentage de voix. Du coup, tous les partis s’occupent des mêmes sujets – comme le climat –, vous perdez vos spécificités. J’ai dit aux Verts, aux libéraux-radicaux ou aux socialistes: si vous vous occupiez des problèmes migratoires, l’UDC chuterait.

Mais la Suisse a besoin d’une main-d’œuvre étrangère, on a vu l’importance des frontaliers durant la crise du covid.

C’est l’Union européenne et non la Suisse qui a voulu la libre circulation. La Suisse n’a jamais eu de problèmes à faire venir des travailleurs étrangers, contrairement au mythe créé par Karin Keller-Sutter, qui est vraiment la porte-parole de l’économie suisse. Mon père a toujours eu les gens dont il avait besoin. La Suisse a su prendre les meilleurs spécialistes dans le monde entier, pas seulement en Europe.

Vous parlez de Mme Keller-Sutter, vous êtes fâché contre elle?

Oui parce qu’elle ne cesse d’annoncer l’apocalypse si notre initiative est acceptée. Je suis historien de l’économie et je peux lui prouver que la Suisse était déjà assez riche avant. Et avant la votation de 1992 sur l’Espace économique européen, on annonçait déjà l’apocalypse.

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Si votre initiative passait, c’est l’ensemble des accords bilatéraux qui seraient dénoncés et cela fragiliserait la Suisse.

Non. Ce n’est pas notre but d’abolir ces accords, mais les problèmes qui sont créés par cette immigration extrême sont beaucoup plus graves que les turbulences qui pourraient survenir à la suite d’une suspension de ces accords.

Vous parlez de suspension, mais ce serait une résiliation de ces accords.

70% de ces accords sont dans l’intérêt de l’UE. L’homme qui a négocié ces accords, Jakob Kellenberger (ancien secrétaire d’Etat), était convaincu que la Suisse devait entrer dans l’Union européenne. C’était un «euro-turbo», il a fait beaucoup de compromis favorables à l’UE, comme la clause guillotine. Nous ne sommes pas contre ces accords, mais ils sont surestimés. L’Union européenne a un grand intérêt à les conserver. Si le Conseil fédéral doit aller négocier à Bruxelles, avec le mandat du peuple, il sera dans une position forte et je ne serais pas surpris qu’il y ait un compromis avec l’UE. Et s’il n’y a pas de compromis, la Suisse peut supporter cela.

Vous pensez encore qu’il peut y avoir un changement comme en 2014 et que l’initiative peut passer?

On ne va peut-être pas gagner, mais ce serait aussi une victoire de l’UDC car, du coup, les autres partis seraient les seuls responsables des conséquences de la immigration de masse.

Critique contre le clan Blocher

L’un des problèmes de l’UDC, c’est que vous n’arrivez plus à mobiliser. Au sein du parti, n’y a-t-il pas un problème de relève?

Quand j’ai commencé comme journaliste, l’UDC, ce n’était que Blocher. C’est difficile de s’engager au sein de l’UDC, tout le monde est contre vous car le parti prend des positions qui ne sont pas très appréciées des élites ou des médias. L’UDC, ce n’est pas comme appartenir au club Rotary, ça ne donne pas des avantages pour une carrière professionnelle.

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Votre nouveau président, Marco Chiesa, ne parle pas très bien l’allemand. Est-ce vraiment le bon patron pour l’UDC?

Je suis très critique face au processus qui a poussé Albert Rösti à la démission. Ce n’était pas nécessaire que M. Blocher et son clan déstabilisent le président.

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Mais vous êtes dans son clan.

J’ai mon propre clan, avec mes quatre enfants (rires).

Pas de malentendu. J’ai le plus grand respect pour Christoph Blocher. Philosophiquement, nous n’avons aucune différence. C’est un entrepreneur génial. Sans lui, la Suisse serait membre de l’UE. C’est le Roger Federer de la politique. Mais tout ce processus de succession a été chaotique. Au final, Marco Chiesa est un très bon choix. Le Tessin est vraiment touché par les problèmes migratoires. C’est un canton qui n’a pas de grande présence à Berne. L’arrivée de Marco Chiesa est un très bon coup, peut-être même du clan Blocher (rires).

Ueli Maurer a rompu la collégialité en soutenant publiquement votre initiative dans le journal de campagne de l’UDC. Etait-ce une bonne chose?

Non.
Je suis contre le fait que Karin Keller-Sutter mène une grande campagne contre notre initiative. Je suis cohérent, je trouve aussi que ce n’est pas bien qu’Ueli Maurer fasse la même chose dans l’organe de l’UDC. Les conseillers fédéraux ne doivent pas entrer dans l’arène politique, ils ne doivent pas faire campagne, c’est une décadence du système politique.

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