Ils seraient plus de 310 000 établis en Suisse, dont 75% sans passeport à croix blanche. Stigmatisés par l’UDC et la campagne de 2004 sur les naturalisations facilitées, méconnus par d’autres, les musulmans de Suisse constituent la majorité silencieuse d’un débat politique qui semble les dépasser. Originaires de Turquie, du Maghreb, des Balkans ou d’Asie du Sud-Est, ils ont leurs propres langues, cultures et parcours migratoire.

Mais qui sont-ils? Chercheurs dans le cadre du Programme national de recherche 58, Matteo Gianni et Marco Giugni, docteurs en sciences politiques de l’Université de Genève, mènent la première recherche quantitative sur les musulmans de Suisse, pour laquelle ils ont sondé quelque 900 représentants. Intégration, confiance dans les institutions suisses, votation sur les minarets: en exclusivité pour Le Temps et dans l’attente des résultats définitifs, Matteo Gianni commente les enjeux sensibles du scrutin du 29 novembre.

Le Temps: Il y aurait entre 310 000 et 350 000 musulmans en Suisse. Peut-on parler de «communauté»?

Matteo Gianni: Il y a des groupes, des interprétations, des langues différentes, mais il est faux d’y voir une communauté sociologiquement homogène. Une multitude d’aspects, telles les caractéristiques ethno-culturelles et les pratiques religieuses, entrent en ligne de compte. Certains se disent non pratiquants mais font le ramadan, alors que d’autres s’identifient à la culture musulmane sans être pratiquants.

– Ces trajectoires plurielles ont-elles un impact sur le sentiment d’intégration des musulmans?

– Trois quarts des personnes interrogées se sentent bien intégrées. Même sans passeport. C’est énorme, si l’on sait que seuls environ 15% des musulmans établis en Suisse sont des citoyens helvétiques, comparativement à la France, où 90% d’entre eux sont français. Mais au-delà du sentiment d’intégration, ce sont les considérations identitaires qui ressortent de manière flagrante chez les musulmans. Une recherche préalable a ainsi permis de souligner que les musulmans ressentent l’obligation de justifier leurs identités. Certains seront perçus par leurs pairs comme trop ou pas assez religieux. Alors que vis-à-vis de non musulmans, ils auront tendance à se sentir obligés de justifier leur foi. On peut donc être bien intégré, tout en ayant l’impression que son identité de musulman n’est pas pleinement comprise et acceptée en Suisse.

– Les derniers résultats chiffrés sur les musulmans datent du recensement de 2000. Depuis, quels sont les changements observés?

– Il est trop tôt pour répondre. Mais il est certain que le contexte social et politique de l’intégration a considérablement changé. Pour les musulmans, le questionnement identitaire s’est surtout posé après les attentats du 11 septembre 2001, suite à la stigmatisation sociale dont ils ont été la cible. Pour la société suisse, c’est surtout en 2004, et la campagne liée à la votation sur les naturalisations facilitées, que la question musulmane est apparue au niveau national dans le débat public.

– Comment y sont-ils représentés?

– Nous avons assisté à l’émergence d’un «problème musulman» ou «islam», alimenté principalement par la concentration du débat autour de faits divers. L’agression de l’imam du Centre islamique de Lausanne en octobre 2004 en est un bon exemple. En amalgamant islam et terrorisme, en présentant l’islam comme incompatible avec la démocratie, on véhicule l’idée selon laquelle les musulmans ou leurs revendications – la création de cimetières confessionnels par exemple – sont en contradiction avec les institutions démocratiques suisses.

– La crise diplomatique entre la Suisse et la Libye peut-elle avoir un impact sur la votation sur les minarets?

– On peut l’imaginer, mais pour l’instant ce n’est qu’une spéculation. En effet, le danger existe que la crise renforce la stigmatisation dont font l’objet les musulmans. Bien que cette affaire ne concerne pas de prime abord l’islam et les musulmans, il n’en demeure pas moins que les déclarations de Mouammar Kadhafi et la gestion de l’affaire par l’Etat libyen peuvent nourrir le préjugé de l’incompatibilité entre islam et démocratie et conduire à certaines dérives, comme celle de penser qu’avec les musulmans on ne peut négocier.

– Tout ceci pourrait-il influencer le degré de confiance des musulmans dans les institutions suisses?

– Il est bien trop tôt pour le dire, mais ce n’est pas impossible. Pour l’heure, plus des trois quarts des sondés musulmans contre plus de la moitié des non musulmans environ accordent une plus grande confiance aux institutions suisses, qu’il s’agisse du gouvernement, du parlement ou des tribunaux. Cela joue vraisemblablement un rôle dans le sentiment d’intégration exprimé par les musulmans et, plus généralement, dans leur forte valorisation du modèle d’intégration helvétique.

– On a peu entendu jusqu’à présent les différentes communautés musulmanes s’exprimer sur les minarets. Quels regards portent-elles sur cette campagne qui s’annonce provocante et agressive?

– Globalement, les premières tendances indiquent que 75% de musulmans et plus de 50% de non musulmans environ ne sont pas opposés à la construction de minarets. Encore faut-il s’entendre sur la véritable place des minarets dans le débat, car les enjeux de la campagne se portent principalement sur la présence et l’assimilation de la population musulmane en Suisse. Il faut tout de même se rendre compte que nous sommes le seul pays qui risque d’interdire la construction de minarets et il est plausible de penser que cela pourrait avoir un impact sur le sentiment d’intégration des musulmans. Est-ce que demander la construction des minarets implique un non-respect des normes helvétiques? Je ne le crois pas.

– A partir de là, quel regard portez-vous sur le modèle d’intégration suisse?

– En Suisse, l’intégration, telle qu’elle apparaît dans le débat public, est envisagée principalement comme une adaptation aux normes existantes: il y a des normes suisses, les musulmans doivent s’y adapter. Derrière cela, il y a l’idée d’assimilation. Mais ce ne sont pas les seules manières de penser l’intégration. Une personne intégrée n’est-elle pas aussi celle qui participe à la vie citoyenne tout en vivant sa religion? Cela permettrait d’envisager des possibilités de rencontres et de prises de décisions communes par rapport à des enjeux spécifiques. La manière par laquelle le canton de Neuchâtel a trouvé une solution à la question des cimetières confessionnels illustre le bien-fondé pratique de cette approche.