La loi sur les cellules embryonnaires a été attaquée en référendum par les écologistes, d'un côté, et les milieux anti-avortement, de l'autre. L'association pour la mère et l'enfant et les réseaux «Oui à la vie» figurent parmi les plus actifs. «Oui à la vie» revendique 70 000 membres au niveau national, dont 6500 en Suisse romande dans les associations du Valais, de Fribourg et de Genève. Ces groupements sont sortis affaiblis de la votation sur la solution des délais, en juin 2002. A Fribourg, il reste un secrétaire général, sans comité. En revanche, la section valaisanne a tenu le choc. Son président, Patrick Progin, est professeur de français et de philosophie au collège de l'Abbaye de Saint-Maurice et fer de lance de l'opposition à la nouvelle loi.

Le Temps: Les embryons dont il est question durant cette campagne sont congelés et seront détruits en cas de «non». Pourquoi s'opposer à leur usage?

Patrick Progin: D'abord, il faut souligner que ces embryons ne devraient pas exister. La loi stipule que l'on ne doit pas en produire plus que nécessaire. Les mêmes personnes qui nous assuraient de l'efficacité des garde-fous, pour éviter les embryons «surnuméraires», nous vantent aujourd'hui la loi sur les cellules souches… De plus, ces embryons étaient issus d'un projet parental, c'est aux médecins et aux parents concernés d'assumer leurs choix. De quel sens de la responsabilité fait-on preuve en voulant soudain mettre ces embryons à la poubelle, ou les instrumentaliser? Faut-il ajouter une faute éthique à celles qui ont déjà été commises?

– Crûment dit, un embryon de 5 jours, c'est une boule de 250 cellules… Qu'est-ce qui vous fait parler d'être humain?

– N'importe quel biologiste reconnaîtra par l'ADN un embryon humain de cet âge parmi d'autres, il y a une signature biologique, objective – et l'on veut nous dire que ce n'est pas de l'humain. Pensez à Aristote, à la distinction entre ce qui existe «en acte» et ce qui est «en puissance»; la puissance n'est pas du non-être, c'est de l'être en devenir. Il y a un devenir, donc une structure, une loi derrière le développement des cellules, la vie n'est pas discontinue, et elle est unique. Nous sommes dans le droit fil de ce qui se passe entre le renoncement à l'acharnement thérapeutique et l'euthanasie: dans le premier cas, l'on interrompt une machine artificielle et on laisse aller une vie sur sa pente naturelle, dans l'autre on met à mort une personne.

– Mais à ce stade, rien n'est différencié…

– Le bébé également a des fonctions encore non différenciées. Vous et moi sommes aussi, encore, en devenir. Et qui que ce soit, l'être humain est intangible: Kant parlait bien de considérer autrui comme une fin, jamais comme un moyen. La vision utilitariste, anglo-saxonne, ramène tout à une simple pesée d'intérêts.

– Mais est-il immoral de vouloir soigner des maladies?

– La question n'est pas celle du but, mais des moyens. Dans l'ordre technique, la fin justifie toujours les moyens. Ce n'est pas le cas en éthique. De plus, notez que l'on n'a pas exploité toutes les possibilités des cellules souches adultes. Je m'étonne d'ailleurs que dans ce débat, tout est fait pour occulter la différence entre les deux types de cellules, preuve que cette distinction est problématique.

– Dans la loi proposée, les parents devraient donner leur consentement, n'est-ce pas légitime?

– On ne peut pas décider de ce qui, fondamentalement, est un être humain, et donc du sort d'un être qui a déjà toute son indépendance. Avec cet argument, vous justifiez l'esclavage ou n'importe quelle coercition.

– Refuseriez-vous, pour vous ou l'un de vos proches, une thérapie développée par l'usage de cellules souches embryonnaires?

– Pour mes proches, je ne me prononce pas, j'en discuterai. Pour moi, en aucun cas je n'accepterai une telle thérapie. Et puis, il existe une quantité de produits et de traitements différents. Si je fais du sport, ce n'est pas parce qu'il existe des produits dopants que je vais me doper… Cela pose d'ailleurs la question de l'information au public: si ces recherches sont autorisées, il s'agira d'indiquer comment on a obtenu les traitements qui en découlent. Aujourd'hui, nous refusons de porter des vêtements confectionnés par des enfants, nous demandons une traçabilité. Si c'est possible pour des habits, on doit pouvoir l'exiger pour des médicaments.

–… et si c'est «non», d'autres le feront, dans d'autres pays…

– On dit la même chose à propos de la politique de l'environnement: pourquoi prendre des mesures en Suisse, payer des produits plus chers en raison des contraintes écologiques, alors que la pollution ne connaît pas de frontières? Si nous pouvons faire quelque chose en ce sens, nous le devons – à plus forte raison de la part d'un pays riche.

– Mais ne vaut-il pas mieux avoir un texte qui encadre et permette de contrôler les scientifiques?

– Nous n'aurons aucun moyen de contrôle, il ne faut pas rêver. Dieu sait s'il est facile de contrôler la production des embryons, les autorités nous ont même promis une statistique: nous n'avons toujours rien, aucun chiffre. Il y a là une négligence éthique, juridique et législative. Pourquoi en serait-il autrement avec l'usage des embryons, alors que les pouvoirs publics n'ont de toute manière pas les moyens de financer des contrôles?

– Vous tenez un argumentaire rationnel, pourtant la foi n'est pas extérieure à la mobilisation actuelle…

– La foi peut éclairer, surtout confirmer, les questions de raison. Il s'agit d'une discussion politique, l'argument de la foi n'est pas probant. Je relève d'ailleurs que la Suisse est un pays merveilleux, où ces questions peuvent être débattues. En ce sens, même si nous perdons le 28 novembre, nous aurons quand même gagné sur le plan du débat.