Voici donc l’homme qui a condamné le loup en Valais. Sur décision de Jacques Melly, conseiller d’Etat démocrate-chrétien, le prédateur qui maraude dans les alpages du Scex et de Varneralp sur les hauts de Crans-Montana (LT du 04.08.2010) se retrouve dans le viseur dès aujourd’hui. Contrairement à son prédécesseur Jean-René Fournier, qui avait fait de sa première victime un trophée, le ministre en place promet qu’on ne retrouvera pas la dépouille du prédateur empaillée dans son bureau. Il n’en est pas moins formel sur l’incompatibilité de destins entre le loup et le Valaisan. Interview.

Le Temps: Jacques Melly, ça y est, votre instinct de chasseur a parlé?

Jacques Melly: Je suis Anniviard d’origine. Et il y a beaucoup de chasseurs en Anniviers. Mais moi-même je ne chasse pas. Je suis par contre convaincu que la chasse est un moyen de régulation nécessaire des espèces. Ainsi en va-t-il pour le loup, qui cause trop de dégâts.

– Le Valais donne l’impression d’être viscéralement opposé à la présence du loup, comme si c’était de l’ordre de l’irrationnel. Avez-vous une explication?

– Je vous corrige. Les médias en font tout un plat. Mais pour le chef de département que je suis, le loup est un épiphénomène. Depuis que les attaques au-dessus de Crans-Montana ont eu lieu, j’ai travaillé trois jours sur ce dossier. Or, je n’ai pas travaillé pour le loup mais pour les journalistes. Sur le fond, je ne crois pas que le blocage soit propre au Valais. Le prédateur a de tout temps entretenu des rapports conflictuels avec la planète entière. Je vous rappelle qu’au XIXe siècle, avant qu’on ne le chasse de nos régions, il s’en prenait non seulement au gibier et au bétail mais boulottait tout ce qui se trouvait à sa portée, y compris des humains.

– C’est donc la population que vous voulez protéger?

– On l’a vu se balader l’an dernier près d’une ferme dans le val d’Illiez. On ne peut rien exclure. Le loup n’est pas un animal de contes à idéaliser, il est un carnassier. Dans les zones urbaines, on a oublié cela. J’aime les animaux mais avec tout le respect que j’ai pour le loup, il s’adapte toujours aussi mal qu’il y a un siècle. Notre décision de tir était rapide et juste.

– Vous l’avez condamné à mort sans confirmation par l’ADN que c’est bien un loup qui a sévi…

– Mais en ayant la certitude qu’un loup est dans le périmètre puisque, preuves ADN à l’appui, il est responsable des attaques sur les moutons qui ont eu lieu il y a quelques semaines. Pour les génisses, nous avons de fortes présomptions, car les morsures constatées correspondent à celles d’un loup.

– Le WWF estime que, moyennant un peu de bonne volonté et en prenant les mesures de protection subventionnées par la Confédération, la cohabitation est possible…

– La configuration de nos alpages ne permet pas d’assurer une protection optimale des troupeaux. 82 000 bêtes estivent en Valais sur 553 alpages, un territoire très morcelé et très accidenté. Le Service de l’agriculture a défini un périmètre prioritaire où la présence du loup est avérée. Un plan de protection a été mis en place. Il faut rappeler aussi que le chien de protection, le patou, n’est, selon les tests, pas compatible avec les bovins et il peut représenter un danger pour les randonneurs.

– Pour sa topographie et les intérêts touristiques qu’il défend, le Valais est donc un Sonderfall?

– C’est une critique trop facile. On n’élève pas des chèvres en ville de Zurich, voilà pourquoi on ne se préoccupe pas des dégâts causés par le loup là-bas. Mais rappelez-vous: Lucerne a observé un premier loup sur son territoire l’été passé et l’a fait tirer immédiatement. Vaud ou Berne ne s’en accommodent pas mieux que nous, ils sont moins souvent confrontés à des attaques. L’entonnoir du loup en Suisse, c’est le Valais. Le fait qu’on l’ait chassé au milieu du XIXe n’en a pas fait une espèce menacée pour autant. Il a assez de place ailleurs, dans les grands espaces de l’Europe de l’Est par exemple.

– Le loup, c’est beau, mais chez les autres: vous convenez que, politiquement, ce discours est assez peu convaincant…

– Ce que je veux dire, c’est qu’on ne va pas éradiquer le loup mais certainement pas non plus accepter de lui accorder un statut surprotégé au détriment de nos animaux de rente. Actuellement, il se sert dans nos cheptels comme dans un garde-manger et les éleveurs doivent le regarder faire.

– Tirer le loup à chaque offensive n’est pas une solution à long terme. Que proposez-vous? De dénoncer la Convention de Berne?

– Il faut adapter le statut de protection du loup non pas en dénonçant purement et simplement la Convention de Berne mais en y adhérant sans accepter la clause qui fait du loup un animal strictement protégé. La motion fédérale de Jean-René Fournier acceptée par le Conseil des Etats va dans ce sens. Des pays scandinaves l’ont fait avant nous.

– Ce qui reviendrait à pouvoir tuer le loup quand cela vous chante…

– Ce n’est pas parce que Jacques Melly donne l’ordre de tirer le loup que celui-ci va se montrer. C’est un animal très malin. Donner la liberté au canton de le chasser quand il pose des problèmes, et procéder à des tirs d’effarouchement par exemple, c’est faire comprendre au prédateur qu’il n’est pas le bienvenu. J’appelle ça de la régulation et c’est la seule piste de cohabitation possible.