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On a troqué la caméra pour le botte-cul

«Le Temps» s’est rendu à la montagne pour réaliser un documentaire sur Jean-Marc, paysan de 70 ans, dont près de soixante consécutifs passés à l’alpage. Trois jours de tournage au cœur de l’été durant lesquels notre journaliste s’est improvisé apprenti vacher

D’un pas hésitant, j’enjambe la clôture. Me voici sur le ring, comme jeté en pâture. Pas d’arbitre, ni de spectateurs. Juste moi, ma caméra sur l’épaule et une petite trentaine de vaches qui louchent en direction de cet intrus pénétrant sur leur territoire. Il est à peine 5 heures. La nuit se retire péniblement et l’alpage, habité du tintement des cloches, se réveille. Avançant à pas de loup, je slalome entre les bêtes. Caméra au poing, je compose mes plans et filme leurs silhouettes qui se confondent avec la chaîne de montagnes qu’elles cachent. Avec le micro, j’enregistre ce qui viendra «habiller» mes images: la lente respiration de ces imposants ruminants, le carillon des sonnailles et le ronronnement du torrent en contrebas. Au loin apparaît Jean-Marc, maître des lieux. Trois jours durant, au cœur de l’été, c’est lui que je vais accompagner, filmer, interviewer et, quelques fois, épauler dans son travail.

L’alpage. Chaque été, les paysans de montagne en reprennent pour trois mois. Un travail rude et sans repos. Jean-Marc, 70 ans, dont près de soixante consécutifs passés sur l’alpe, fait partie de ceux-là. Il avait 13 ans lorsqu’il a gardé des génisses pour la première fois. Loin du cocon familial, sans électricité ni eau courante, avec un torrent comme douche et de la paille pour seul couchage. Son coin de paradis: de vastes hectares de prairies accrochés aux pentes abruptes, dans un vallon encaissé niché à près de 2000 m d’altitude, au-dessus des Marécottes, en Valais.

Séquences d’archives

En 1965, la Télévision suisse romande lui avait consacré un film. Cinquante-quatre ans plus tard, en collaboration avec les archives de la RTSLe Temps a choisi de réaliser un court documentaire sur ce gardien d’une paysannerie oubliée, alternant séquences d’archives et images d’aujourd’hui. Construit à la manière d’un court métrage, le reportage a pour ambition d’emmener les internautes, durant une dizaine de minutes, dans ce havre qu’est l’alpage, où, ballotté par les ans, vit et rêve ce paysan d’un autre temps. Au-delà de l’univers montagnard, c’est le récit d’une vie. Le regard d’un homme sur l’enfant qu’il était et le grand-père qu’il est devenu. Sur l’évolution du «monde d’en bas», aussi. Vu de là-haut.

A Emaney, le soleil entame sa longue descente derrière les cimes. Vient alors le rituel de la traite, pour la deuxième fois de la journée. Dans l’étable patientent Gazelle et ses deux filles, Gasex et Grisouille. Il y a aussi Caprice, Cactus et Citronnelle. Ces dames à l’âge avancé, aux franges bouclées et coiffées de leurs longues cornes. Je me glisse entre les corps massifs et filme. Il y a Jean-Marc, bien sûr, pas avare en câlins et en bonnes paroles envers ses protégées. Mais également son fils, lui aussi paysan, et sa petite-fille, qui tue le temps en prenant l’arrière-train des vaches pour un toboggan. Tout est «vidéogénique». Durant une heure, je déambule, accroché à ma caméra. J’observe, je soigne mes prises de vues et essaie de me faire oublier. Je capte ces scènes de vie qui viendront rythmer le reportage. Dans ma tête, le documentaire prend forme.

Front contre flanc

«Tu ne voudrais pas essayer de traire?» me lance Jean-Marc. Je n’hésite pas longtemps. La salopette enfilée, je troque mon trépied pour le botte-cul et me voilà installé sous la douce Simone. Drôle de coïncidence. Front contre flanc, je sens le mélange de sueur et de poussière du pelage se coller sur ma peau. Des deux mains, je masse les pis et libère les tétines gonflées de quelques jets de lait. Docile, Simone tient sa queue immobile et, à l’autre bout, les beuglements d’abord méfiants font peu à peu place à une respiration régulière. La machine à traire peut prendre le relais.

Après trois jours au grand air, je quitte le calme de la montagne pour retrouver le tumulte de la plaine. Je laisse derrière moi l’alpage, mon bureau de travail éphémère, pour retrouver le brouhaha de la rédaction, à Lausanne. Un environnement pas toujours propice au long et fastidieux travail de réalisation. En tout, une bonne semaine de montage, de mixage et de postproduction aura été nécessaire à la réalisation de ce documentaire intimiste.


Le documentaire

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