Il y a à Berne, accroché au mur d'un bureau gouvernemental, une énorme toile qui représente une usine dont la cheminée crache un gigantesque nuage de fumée. L'usine surplombe de manière imposante une petite île verte et un drapeau suisse encore plus petit. La fumée s'envole dans une seule direction, s'éloignant de l'île pour se diriger vers l'immense territoire indistinct qui l'entoure.

La toile, qui mesure environ deux mètres de haut sur trois de large, appartient à Moritz Leuenberger, président de la Confédération suisse. Lorsqu'il se penchera sur les résultats du vote de dimanche sur l'appartenance à l'Union européenne, il pourrait réfléchir quelques instants à la signification de cette peinture.

La Suisse est une île au cœur de l'Europe, et tout ce qu'elle entreprend affecte immanquablement les pays qui l'entourent. Pour un observateur extérieur, son absence du grand projet politique européen semble à première vue un brin curieux. Parmi les quinze pays membres, aucun ne doute que l'appartenance à l'UE les a aidés à prospérer, à accroître leur influence sur la scène mondiale et à établir une paix durable.

L'UE a permis des avancées sociales et économiques et a amélioré la qualité de vie de dizaines de milliers de personnes vivant dans les territoires les plus défavorisés d'Europe. Si les objectifs actuellement poursuivis par l'UE sont atteints, les avantages qu'en tireront les citoyens ordinaires aux cours des années qui viennent augmenteront encore de manière spectaculaire. Cela passera, entre autres, par une plus grande liberté pour choisir son lieu de travail, par moins de barrières pour investir, par des devises moins chères lorsqu'on se rend à l'étranger, par des timbres, des CDs et des accès Internet meilleur marché.

Mais, à ce qu'il semble, nous n'aurons pas la Suisse. Pour la Slovaquie, la Pologne, Malte ou Chypre, les arguments en faveur de l'adhésion sont simples et irrésistibles. Pour tous ces pays candidats, l'argument le plus fort est économique. Il n'en va pas de même pour la Suisse. Avec son faible taux de chômage et son bas niveau de fiscalité, que gagnerait-elle à adhérer? Au point de vue économique, ceux qui ont le plus gagné sont presque toujours les pays les plus pauvres, mais la Suisse est le pays le plus riche d'Europe et il l'est devenu malgré sa non-appartenance à l'UE. Si la Suisse adhère à l'UE, quelle est la probabilité que cela se fasse sans causer de dommage à son industrie bancaire? Et sera-t-il possible de conclure un accord sur le secret bancaire qui ait de véritables chances de durer?

Argument politique

Sans cet argument économique, on ne voit pas comment les Suisses pourraient se convaincre de voter en faveur de l'adhésion, en tout cas dans un proche avenir. Pour le Suisse ordinaire, être membre de l'UE serait une expérience douloureuse sur le plan financier, quand bien même l'adoption de la monnaie unique lui apporterait en retour des avantages évidents. Sur le plan des institutions, on voit mal ce que les Suisses auraient à y gagner puisqu'ils devraient également remanier le système de la démocratie directe. Il ne reste donc que l'argument politique, à savoir que Berne ne peut pas prendre le risque de rester hors de l'UE parce que ce qui se discute à Bruxelles à propos de l'avenir de l'Union concerne directement la Suisse aujourd'hui et compte pour la Suisse de demain. C'est certainement vrai, mais quelle influence la Suisse pourra-t-elle réellement exercer dans une Union qui pourrait compter jusqu'à vingt-huit membres? Et vaut-il la peine d'accepter tous les compromis qui seront nécessaires pour en arriver là?

Ce ne sont là que quelques-unes des questions que se poseront les Suisses dimanche en se rendant au bureau de vote. Le système suisse est envié par beaucoup de pays et les citoyens suisses ont encore le luxe de pouvoir décider eux-mêmes ce qu'ils veulent pour leur avenir. La Suisse est une île, mais une île qui se trouve au milieu du continent européen. L'enjeu du vote n'est pas de savoir si elle doit poursuivre sur cette voie, mais de savoir combien de temps il faudra avant qu'elle ait à l'abandonner.

Traduction M.C.