AVS

Ils ont travaillé toute leur vie et ils rament

Le 25 septembre, les Suisses voteront sur AVSplus. L’initiative des syndicats propose d’augmenter les rentes du premier pilier de 10%. Les retraités, jugés parfois pas si mal lotis, en ont-ils besoin? Des aînés ouvrent leurs comptes.

Marcel Däpp pose sa canne, s’assoit et sort sa feuille. Le compte est vite fait. Lui et son épouse cumulent un revenu mensuel de 5250 francs. Ils ont chaque mois 2860 francs de frais fixes, comprenant le logement, l’assurance-maladie et les impôts. Reste 2390 francs. «Je sais que nous ne sommes pas parmi les plus mal lotis. Par chance, je bénéficie d’un deuxième pilier. Mais j’ai aussi travaillé toute ma vie et ça m’énerve de devoir compter car on s’en sort tout juste. Et encore, il ne faut pas qu’il y ait de mauvaises surprises», explique le retraité.

Car lui et son épouse ont des problèmes de santé, ce qui engendre certains frais, surtout en début d’année. Et Marcel Däpp tient à conserver sa voiture. «Ca nous permet de sortir un peu. Nous aimons bien aller à l’orée d’une forêt. Par contre, ça fait longtemps que nous n’avons pas fait un voyage, ne serait-ce qu’une journée en car», regrette-t-il.

Né en 1933, Marcel Däpp fait partie de cette génération qui a toujours travaillé. Gamin, il ne passait pas ses étés au bord de la mer mais chez un paysan. Au terme de la scolarité obligatoire, il est parti en Suisse allemande. Il a été livreur, casserolier, garçon de buffet, concierge. De retour à Lausanne, il se retrouve sur les chantiers. D’abord comme manœuvre. Puis son patron lui propose de faire un apprentissage. Sa formation de maçon lui permet ensuite d’être chef d’équipe et enfin contremaître. «Ma fierté, c’est d’avoir participé à la construction du CHUV. J’ai passé cinq ans sur ce chantier», raconte-t-il.

Une vie sur les chantiers

Marcel Däpp a pris sa retraite à 65 ans, mais il a encore effectué des mandats jusqu’à l’âge de 70 ans, malgré ses problèmes de santé. Et on sent qu’il garde une certaine amertume de ces dernières années d’activités. «Entre 60 et 65 ans, j’ai fait deux infarctus. C’est vrai que travailler sur les chantiers est pénible. Dans ce métier, l’espérance de vie n’est pas très longue. Mais c’est la fatigue psychologique qui a été la plus difficile à supporter car on m’a souvent fait comprendre que j’étais trop vieux et plus assez rapide».

Comme de nombreux autres retraités, Marce Däpp votera en faveur de l’initiative AVSplus qui propose d’augmenter les rentes AVS de 10%. Ce ne serait pas un luxe, à les écouter. La rente AVS se situe actuellement entre 1175 et 2350 francs suisses par mois pour une personne seule et au maximum de 3525 francs pour un couple. Des montants qui sont très proches du seuil de pauvreté.

Etant donné la cherté de la vie, des primes maladie sans cesse en augmentation et des loyers prohibitifs selon les régions, près de 200’000 aînés ont besoin de prestations complémentaires, soit environ un retraité sur dix. Obligatoire depuis 1985 seulement, le 2e pilier ne touche pas encore l’ensemble de cette catégorie de la population. Ils sont ainsi un tiers à ne pas en bénéficier du tout. Parmi eux, surtout des femmes. Pour les deux tiers restant, l’apport n’est souvent que partiel étant donné qu’ils n’ont pas pleinement cotisé. C’est le cas de Roger Arm.

«Le 2e pilier, ça m’échappait»

Le tout jeune retraité vient de passer la journée dans son jardin broyard. Il en ramène un sac rempli de haricots. Ce coin de terre, c’est sa bouffée d’air frais. Surtout qu’à Lausanne, son logement est exigu. Il a ainsi fui la canicule de cette fin d’été pour les odeurs et l’air de la campagne. Et avant la nuit, il ira encore vite faire un plongeon dans le Lac Léman.

Roger Arm a été imprimeur et graveur d’art après un apprentissage de dessinateur en bâtiment et des études à l’école des beaux-arts. Il possédait son propre atelier qui tournait grâce à la fidélité de plusieurs artistes et éditeurs. «Pendant toutes ces années, je m’en sortais financièrement. Le 2e pilier, ça m’échappait complètement. Je pensais que mon atelier serait toujours ma béquille», raconte-t-il. Mais ses activités déclinent, la demande s’étant tarie. Il trouve alors un emploi à La Poste, puis dans une centrale à béton. Enfin, il devient chauffeur de taxi.

Je suis favorable à l’initiative AVSplus. Mais je pense qu’il faudrait aussi exonérer des impôts les retraités qui ont peu de moyens. Qu’ils aillent chercher l’argent auprès des multinationales!

Après quinze ans au volant, il prend sa retraite à 63 ans. «Avec le peu que je gagnais, je pensais que ça irait tout aussi bien à la retraite. Mais j’ai commis une erreur». Car une surprise à laquelle il ne s’attendait pas lui gâche en ce moment la vie: les impôts. «On me réclame des arriérés sur des revenus que je n’ai jamais perçus. Ces tracasseries administratives m’énervent. Je suis favorable à l’initiative AVSplus. Mais je pense qu’il faudrait aussi exonérer des impôts les retraités qui ont peu de moyens. Qu’ils aillent chercher l’argent auprès des multinationales!», lance-t-il. Car après avoir travaillé toute sa vie, Roger Arm vit chichement. Marié mais vivant séparé de son épouse, père de deux enfants aujourd’hui adultes, il a le minimum vital.

«L’administration des contributions peut me mettre en poursuites si aucune solution n’est trouvée, ça ne servirait à rien. Il n’y a rien à prendre. Sauf que je tiens à conserver ma voiture pour aller au jardin», explique-t-il. Les comptes de Roger Arm sont vite faits: il touche mensuellement 1612 francs d’AVS et une rente annuelle provenant de son maigre 2e pilier de 1673 francs. Il peut compter sur des prestations complémentaires et une aide au logement. «Je tourne tout juste et pour mes problèmes d’impôts, je suis d’accord de verser 50 francs par mois. Plus, je ne peux pas!»

On dit souvent que les retraités ne sont pas si mal lotis, que la pauvreté en Suisse concerne essentiellement les familles monoparentales et les personnes sans formation. Mais à y regarder de plus près, l’Union syndicale suisse, qui a rédigé en 2011 un rapport sur la situation financière des rentiers et rentières, constate que ce groupe d’âge connaît une répartition très inégale des revenus et de la fortune. En fait, l’inégalité sociale s’accroît avec l’âge et reste finalement cimentée jusqu’à la fin de la vie.

Un luxe: des chaussures

Milena Melhani Gojic a ainsi l’impression d’avoir toujours compté. Agée de 83 ans, cette habitante de Lausanne se débrouille avec 1900 francs par moi. Et elle est soulagée: depuis cette année, son assurance-maladie est prise en charge. «Je n’ai pas de voiture, je fais la cuisine moi-même et je n’ai jamais eu des goûts de luxe. Lorsque je travaillais, je me souviens juste m’être offert des chaussures au Bon Génie. Et aujourd’hui je suis contente car je peux encore m’offrir un abonnement à un journal, même si je trouve que c’est très cher».

Originaire de Bosnie, Milena Melhani Gojic y a fait des études d’infirmière dans les années 60. Elle a travaillé à Zagreb, à l’hôpital pour enfants prématurés. «A cette époque, on recherchait des coopérantes. Je suis partie pour l’Algérie où je me suis mariée», raconte-t-elle. Deux enfants plus tard, en 1970, elle rencontre une sage-femme qui lui apprend que la Suisse est en manque d’infirmières. Milena Melhani Gojic quitte l’Algérie et est engagée au CHUV. Elle devient veuve peu après.

«C’était très dur. Pour être le plus possible avec mes enfants, je faisais les gardes, soit vingt-deux nuits par mois». Mais elle est aujourd’hui encore très reconnaissante envers son employeur: «En 1977, on m’a proposé de cotiser pour un 2e pilier. A l’époque, je n’avais pas vraiment le temps de m’intéresser à la retraite, mais j’ai accepté, malgré mon petit salaire».

Ambassadrice de la cause

Dans le canton de Fribourg, Carin Dreier a décidé de s’engager en faveur de l’initiative. Agée de 73 ans, elle a même suivi des cours pour être «ambassadrice» de la cause. Cet été, elle était ainsi au sommet de la Berra, dans les Préalpes fribourgeoises, où une gigantesque bâche blanche a été déployée pour former un «+».

«J’ai longtemps travaillé pour un syndicat, à Nyon. Mais si je m’engage aujourd’hui, c’est surtout pour les jeunes. Nos enfants et petits-enfants ont peur de ne plus rien avoir lorsqu’ils seront retraités. L’initiative renforce cet AVS dont ils auront besoin», explique-t-elle. Car Carin Dreier est critique envers le système actuel, qui veut que les retraités dans le besoin fassent appel aux prestations complémentaires. «Demander de l’argent est une démarche que beaucoup de personnes ne font pas volontiers», constate-t-elle.

Pour Marcel Däpp, qui est toujours très actif dans les syndicats et les associations de retraités, il est temps d’améliorer les conditions des aînés. «La dernière augmentation de nos rentes était une moquerie. Elle représentait à peine le coût de deux cafés en Ville de Zurich», lâche-t-il. Son souhait? «Avoir moins de soucis au moment de payer les factures à la fin du mois», répond-il. Et pourquoi pas pouvoir s’offrir une sortie en car…


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