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Opération Libero, la politique en mode guérilla pour «contrer les forces populistes»

Le mouvement a été créé à Zurich par des jeunes après le vote du 9 février 2014, et il est bien décidé à secouer le débat

Sur un tableau noir, un mot, écrit en grandes lettres roses: Avenir. Une statuette du patron de l’UDC Christoph Blocher, bras cassé, trône sur une étagère. «Ne reste pas spectateur», dit une affiche, à l’entrée du bureau du mouvement politique Opération Libero.

Ce groupe né de la révolte d’une poignée d’étudiants suite à la victoire dans les urnes, le 9 février 2014, de l’initiative de l’UDC contre l’immigration, a pris ses quartiers aux abords de la Langstrasse, à Zurich. Pour un mouvement qui veut secouer le débat politique, s’installer le long de la rue la plus bruyante et animée de la ville est plutôt de bon augure.

C’était il y a à peine plus d’un an: Le 28 février 2016, la seconde initiative de l’UDC – dite de «mise en œuvre» – pour le renvoi des délinquants étrangers était rejetée par 59% des Suisses. Résultat d’une mobilisation comme on en avait rarement vu, à laquelle ont pris par des politiciens, mais aussi des entrepreneurs, artistes, professeurs, retraités.

Un mouvement en pleine expansion

Flavia Kleiner, sourire accroché aux lèvres, lumineuse dans son manteau rose, fait une entrée fracassante sur la scène politique. La jeune femme de 26 ans à la tête d’Opération Libero devient, du jour au lendemain, le visage de cette «société civile» victorieuse contre la rhétorique ultra-rodée de l’UDC.

Jusqu’ici, le nom de ce nouveau mouvement était quasiment inconnu. Depuis, il a parcouru du chemin. «Nous avons le même feu qu’au début. Et notre travail est devenu encore plus important, au vu des forces populistes, en Europe et aux Etats-Unis, qui travaillent contre la démocratie libérale», souligne Flavia Kleiner.

Lire aussi:  Le portrait de Flavia Kleiner

D’un rendez-vous d’étudiants qui rêvaient, en sirotant des bières dans un bar zurichois, de faire de la politique autrement est née une organisation qui compte aujourd’hui cinq salariés à temps partiel, un millier de membres et quelque 3000 personnes actives au coup par coup. Les activités du groupe sont financées essentiellement par des dons de particuliers. Des petites sommes entre 50 et 250 francs. Parfois de plus grosses: en 2016, trois donateurs ont versé des contributions de plus de 10 000 francs. Après Zurich et Berne, le mouvement a ouvert une section à Bâle au début de l’année.

Ne pas perdre en spontanéité

Opération Libero a désormais des bureaux, il se professionnalise. Mais il ne compte pas perdre son mordant et sa spontanéité. Dernier exemple en date: la mobilisation orchestrée par le mouvement en faveur de la naturalisation facilitée des étrangers de la troisième génération. Après l’irruption, dans l’espace public, d’une affiche UDC montrant une femme en niqab censée représenter l'«immigration incontrôlée», le groupe a réuni 150 000 francs pour diffuser un contre-affichage. L’initiative a fini par passer avec un score inattendu d’un peu plus de 60%, le 12 février dernier.

Après le tube, le second album

Les «Liberos», comme ils se nomment eux-mêmes, aiment se comparer à un groupe de rock qui vient de sortir quelques tubes. «Maintenant, on travaille au second album et on a besoin d’un peu de temps. On a bien l’intention de s’inscrire dans la durée», explique Silvan Gisler, l’un des membres fondateurs. «Je suis jeune et privilégié. Je veux utiliser cette chance que d’autres n’ont pas pour faire quelque chose pour mon pays, car nous courrons le danger que nos valeurs libérales soient remises en question».

Etudiant en histoire économique à l’université de Zurich, le jeune homme est issu d’une famille d’Uri, proche des idées conservatrices qu’il combat aujourd’hui. «Les discussions familiales autour de la table m’ont préparé aux futures batailles politiques», dit-il en souriant.

Génération Y

Au football, le Libero est un joueur défensif doté d’un sens tactique aiguisé. Le système politique suisse et ses multiples votations offrent un vaste terrain pour les mouvements politiques hors des partis traditionnels. Opération Libero parvient à faire la différence en attirant des joueurs jeunes et ultra-motivés, prêts à se lancer sans peur sous les projecteurs du stade.

Laura Zimmermann, étudiant en droit de 25 ans, est l’une d’entre eux. La Bernoise était en Erasmus à Paris lorsque le mouvement se crée en 2014. Elle rejoint ses rangs un an plus tard, à son retour en Suisse. Elle incarne cette génération que l’on appelle Y, pour qui étudier et voyager à l’étranger va de soi, qui n’aime pas les contraintes et n’a pas l’ambition – ou la patience d’attendre de gravir les échelons d’un parti avant de pouvoir être actif en politique. «Je n’avais pas de patrie politique avant l’arrivée d’Opération Libero. Ce mouvement m’a donné la possibilité d’être active très vite, sans me prendre la tête. On espérait dès le début pouvoir compter sur la scène politique et c’est arrivé, plus vite que ce que l’on avait imaginé. C’est comme un rêve qui se réalise!».

L’amour du combat

Vendredi dernier, la jeune femme affrontait le redoutable rhétoricien de l’UDC et rédacteur en chef de la Weltwoche, Roger Köppel, lors d’un débat organisé par un autre mouvement politique: l’ASIN (action pour une Suisse indépendante). S’il fallait trouver l’inverse opposé d’Opération Libero, c’est bien cette organisation issue de la droite nationaliste, proche du parti de Christoph Blocher. Mais, se frotter aux arguments de l’adversaire, c’est ce que cherche à tout prix le jeune mouvement, qui ne recule devant aucune opportunité de croiser le fer.

Le débat, Opération Libero en a fait une spécialité. Il a mis sur pied une escadrille appelée les «online warriors»: Des hordes d’activistes mobiles, qui se dévouent, le temps d’une campagne, pour animer des discussions sur les réseaux. Ils interviennent sous leur propre profil, mais avec les arguments d’Opération Libero, livrés en kit. Objectif: contrer les «trolls», ces individus qui n’ont de cesse, sur les réseaux, de pourrir les discussions à coup d’arguments fallacieux et d’insultes. Les militants se parlent sur les réseaux sociaux, mais se rencontrent aussi dans des cafés zurichois, pour des débats sur les thèmes d’actualités. Ces guerriers du net ont fini par se lier d’amitié. Désormais, ils organisent même… d’inoffensives soirées pyjamas.

«Ni de droite, ni de gauche, mais progressiste»

Renvois des délinquants étrangers, réforme de l’asile, naturalisation facilitée: chaque campagne victorieuse à laquelle le mouvement a pris part est aussi une mise en échec de l’UDC. Les jeunes rockers de la politique ont-ils simplement saisi l’air qui séduira un public déjà conquis? Ou sont-ils vraiment à même de faire basculer les opinions? Leur véritable impact est difficile à évaluer. Ce qui est certain, qu’ils ont du flair, l’art de communiquer et du savoir-faire en matière de campagne.

Contrairement aux structures politiques traditionnelles, le mouvement a la liberté de choisir ses thèmes au gré des moyens et des envies. Il se dit «Ni de droite, ni de gauche, mais progressiste», en opposition avec toute forme de conservatisme. Une posture qui ne manque pas de susciter quelques haussements de sourcils. A droite, comme à gauche, on attend la première occasion de lui coller une étiquette.

«La vraie question aujourd’hui n’est pas de savoir si on est à gauche ou à droite, mais plutôt comment vivre dans ce pays lorsqu’on se considère comme un individu moderne et progressiste», estime Silvan Gisler. Il évoque Trump aux Etats-Unis ou la montée du populisme en Europe: «partout, les forces conservatrices de tout bord gagnent du terrain». Opération Libero sait aussi que cette posture lui offre un accès privilégié vers une espèce d’électeur particulièrement négligée par les grands partis, à l’heure de la polarisation entre gauche et droite: le citoyen centriste.

«Sans UDC, il n’y a pas d’Opération Libero»

La force du mouvement réside dans sa capacité à incarner un discours courageux et optimiste, véritable contre-pied aux peurs agitées par le premier parti de Suisse. «Nous voulons sortir de la rhétorique imposée par l’adversaire et proposer un autre discours», explique Silvan Gisler. Au cœur de la stratégie, cette idée: «La Suisse n’est pas un musée en plein air, c’est un pays de la chance».

Sa principale faiblesse: il défend plus qu’il ne propose. Que ce soit la préservation de l’État de droit, la libre circulation des personnes, ou les accords internationaux noués par la Suisse: jusqu’à présent, le mouvement s’est profilé en bouclier contre les bouleversements voulus par l’UDC. Paradoxalement, dans cette histoire, ce sont les progressistes qui campent sur les acquis et les conservateurs qui jouent aux révolutionnaires. «Ils bâtissent leurs campagnes sur la contre-offensive face à l’UDC. Sans UDC, il n’y a pas d’Opération Libero», souligne le politologue Michael Hermann.

Bientôt une section romande?

Sur le tableau noir, dans les bureaux de Langstrasse, les prochains combats se déclinent à la craie, en mots-clés de toutes les couleurs. L’Europe et la voie bilatérale. Le mariage pour tous. Ou encore, la bataille contre l’initiative UDC «pour l’autodétermination», qui veut la primauté du droit national sur le droit international.

Autre objectif, cher au jeune mouvement politique: créer une section francophone, à l’ouest de la Suisse. Une première tentative avait échoué. De nouveaux contacts ont été noués. L’avenir dira si le style d’Opération Libero parviendra à s’imposer en Suisse romande.

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