L'annonce a eu l'effet d'une petite bombe sur les bords de la Sarine. Groupe E, l'entreprise de production, de distribution et de vente d'électricité, dont le canton de Fribourg est actionnaire à hauteur de 78%, investit 100 millions d'euros (162 millions de francs) dans une société qui veut construire une centrale à charbon au nord de l'Allemagne (LT du 10.05.2008). Les travaux débuteront en 2010 et la mise en service est prévue pour 2013.

Philippe Virdis, le directeur général de Groupe E, commente sereinement la nouvelle: «En Suisse, la demande en électricité progresse de 2% par an, tandis que les possibilités de production stagnent, notamment parce qu'il est presque impossible de concrétiser des projets d'ampleur significative. Nous sommes donc contraints de nous tourner vers de nouvelles sources. Nous avons une obligation d'approvisionnement que nous devons impérativement respecter.»

Le hic, c'est que le charbon, ça pollue. Enormément. Voilà qui casse l'image que la société (867,5 millions de chiffre d'affaires en 2007, pour un résultat opérationnel de 82,4 millions) donnait d'elle depuis sa naissance en 2006. Née du rachat de l'ENSA neuchâteloise par les EEF (entreprises électriques fribourgeoises), elle semblait avoir pris la voie du développement durable. Elle a ainsi créé une filiale verte (Groupe E Greenwatt) qui entend investir 350 millions de francs d'ici à 2030 dans les énergies renouvelables. Son projet d'un parc de dix éoliennes au Schwyberg vient de connaître une avancée décisive (lire ci-contre).

Clooney à la rescousse

Plus glamour encore: un partenariat pour l'innovation a été lancé avec Swatch Group. Objectif: développer un système pour capturer l'énergie solaire, l'utiliser pour séparer l'eau et produire de l'hydrogène par électrolyse, carburant qui pourra ensuite être exploité pour produire de l'électricité ou faire fonctionner des voitures (grâce aux piles à combustibles). Le défi technologique n'effraie pas Philippe Virdis et son partenaire Nicolas Hayek. Ce dernier a même annoncé que l'acteur George Clooney siégera au conseil d'administration de la nouvelle entité.

Pas étonnant, dès lors, que le nouveau projet de Groupe E suscite de l'émotion. Se disant fortement déçu, le PS fribourgeois rappelle que le charbon est le combustible fossile dont l'intensité en carbone est la plus élevée. Et de regretter que l'entreprise s'octroie «le droit de polluer à l'étranger, parce qu'en comparaison avec l'UE et la Chine, la moyenne du taux d'émission de CO2 en Suisse est inférieure».

«Du saupoudrage»

«J'ai l'impression que Groupe E fait du saupoudrage. Il a Greenwatt pour se donner bonne conscience, mais à côté, il assure ses arrières. Je préférerais qu'on investisse cette somme dans la recherche», déplore David Bonny, président du PSF. La députée verte Christa Mutter enchaîne: «Le programme écologique de la société est une tricherie. C'est comme si un paysan vendant des œufs biologiques élevait à côté des vaches nourries au soja OGM.»

Calmement, Philippe Virdis réfute les critiques. Avec le réchauffement climatique, le potentiel hydroélectrique va diminuer de 10%. Il faut donc selon lui trouver d'autres sources d'énergie. Or les ressources en charbon sont énormes. Celles qui sont identifiées à ce jour pourraient être exploitées pendant 800 ans.

«Actuellement, nous assurons la production de 36% de l'énergie que nous distribuons. A la fin de l'année, cette proportion passera à 64%, avec l'entrée en service de la centrale à gaz de Timelkam, en Autriche, notre première grande installation à l'étranger. Avec le charbon, nous aurons une autoproduction de 80%», note le patron de Groupe E. Qui se défend de tourner le dos au courant «propre». «Nos projets dans le domaine des énergies renouvelables ne servent pas d'alibi. Mais nous devons être capables de répondre à la demande qui augmente. Nous devons donc varier nos moyens de production.» Le charbon apparaît donc comme une solution transitoire, avant d'entrer dans l'ère du renouvelable.

A droite de l'échiquier politique, cette philosophie génère l'enthousiasme. «Philippe Virdis est un visionnaire qui réfléchit constamment à l'avenir. Sa centrale à charbon est un garde-fou contre une pénurie d'électricité», relève le radical Charly Haenni. Certains députés, qui souhaitent garder l'anonymat, s'étonnent toutefois que le Grand Conseil n'ait pas été informé au préalable d'une décision de cette importance. Et de se demander si les conseillers d'Etat qui siègent au conseil d'administration de groupe E possèdent les compétences nécessaires pour mesurer pleinement les vastes enjeux du marché énergétique, qui évolue à vive allure.