Hubacher-Blocher: ce fut le couple d’adversaires le plus pugnace de la politique suisse dans les années 1980-1990. Alors que le leader de l’UDC quitte un parlement où, selon lui, il perdait son temps, l’ancien président du Parti socialiste suisse (1975-1990), retiré dans le petit village de Courtemaîche, au cœur de l’Ajoie, vient de publier un livre sans indulgence, cinglant, bourré d’anecdotes et d’humour, non sans quelques traces d’admiration, sur ses relations avec Christoph Blocher. Le «Blocher d’Hubacher» est aussi, en contrepoint, un livre sur le PS, ses valeurs opposées à celles du national-conservateur et bien sûr ses erreurs. A 88 ans, le «Grand Old Man» du PSS a conservé une plume corrosive et un regard perçant sur la politique.

Le Temps: Pourquoi avoir écrit un livre sur Christoph Blocher? Il y a déjà eu un film et pas mal de livres sur lui? Vous vouliez régler un compte?

Helmut Hubacher: L’idée est venue de l’éditeur Hugo Ramseyer en septembre dernier à l’occasion du 125e anniversaire du Parti socialiste suisse. Il me proposait d’écrire un livre sur l’histoire du PS. Mais j’avais déjà écrit une contribution à l’occasion du 100e anniversaire. Comme j’avais déjà écrit un livre sur Adolf Ogi lors de sa retraite du Conseil fédéral, l’idée est venue d’un livre sur Blocher. Ogi, Blocher, ce sont deux pôles totalement opposés au sein de l’UDC. Et l’idée de travail qui me plaisait beaucoup était «Blocher a besoin du PS comme adversaire». L’éditeur a eu l’idée du titre, «Le Blocher de Hubacher», que je trouve excellent.

– Votre livre est moins un règlement de comptes avec Christoph Blocher qu’une façon de défendre un point de vue socialiste face à ses attaques. C’est aussi le portrait d’un adversaire coriace, à travers vos relations personnelles

– Durant dix-huit ans où nous avons siégé ensemble au Conseil national, j’ai eu l’occasion de le fréquenter sur divers plans: politique, privé. Je suis allé dans son château de Räzuns où siégeait une commission parlementaire. Comme je logeais à Berne à l’Hôtel Krebs que fréquentaient aussi plusieurs députés UDC, j’ai eu l’occasion de passer quelques soirées à discuter avec lui. Sans avoir de sympathie particulière, nous avons cultivé des relations correctes. Et lorsque j’ai quitté le Conseil national, en 1997, il m’a dit: «Dommage, je perds mon meilleur adversaire.» Il a toujours besoin d’un adversaire.

– C’est à cause de ce respect mutuel, racontez-vous, qu’il n’a pas hésité à vous confier en premier, en 1987, l’intention des promoteurs d’abandonner le projet de centrale nucléaire de Kaiseraugst. Vous lui reconnaissez d’ailleurs un certain courage.

– Oui, il n’avait bien sûr pas révélé les vraies raisons de cet abandon. Mais il fallait quelqu’un comme lui, capable d’indépendance et de courage, pour faire avaler la couleuvre aux autres partis pro-atome.

– Pour autant, il n’a jamais ménagé le PS.

– Christoph Blocher est sans cesse dans la provocation. Dans son pamphlet publié en 2000 – «Freiheit statt Sozialismus, Aufruf an die Sozialisten in allen Parteien» (La liberté plutôt que le socialisme, Appel aux socialistes dans tous les partis) – il n’hésite pas à diffamer la social-démocratie. Lorsqu’il évoque le Pacte germano-soviétique de 1939, il assimile ainsi national-socialisme et stalinisme au socialisme. Alors que dans toutes les démocraties occidentales il existe une droite et une gauche, chacune avec leur histoire, leurs succès et leurs erreurs, Christoph Blocher n’a jamais accepté le rôle historique du PS en Suisse. Jamais admis la justification de son existence. Il a toujours dit que le PS n’a jamais rien accompli pour la Suisse.

– Vous l’accusez de fausser l’histoire pour des raisons idéologiques…

– Oui. Comment peut-il accuser les sociaux-démocrates suisses d’être fiers du socialisme à Cuba, en Corée du Nord, du Cambodge de Pol-Pot? Comment pourrions-nous être fiers des deux millions de morts de Pol-Pot? Le problème avec Christoph Blocher, c’est que rien ne l’arrête; il n’a pas de limite interne, pas de petite voix qui lui dit, «tu vas trop loin». Ainsi, il y a deux ans, dans la Basler Zeitung, il avait écrit: «Quiconque veut adhérer à l’Union européenne n’est pas un vrai Suisse.» On peut être pour ou contre l’adhésion, c’est une question de liberté d’opinion. Mais accuser quelqu’un qui ne partage pas son avis d’être un mauvais Suisse, c’est un affront à la démocratie et à la liberté d’opinion.

– C’est pourquoi vous écrivez que «Blocher n’est pas un fasciste, mais un faussaire»…

– On utilise trop facilement l’accusation de fascisme ou d’extrême droite. Christoph Blocher est un national-conservateur, ou un réactionnaire pourrait-on dire au regard de ses positions sociales. Mais cela ne l’empêche pas, comme entrepreneur, de faire de bonnes affaires avec les communistes chinois. C’est un homme plein de contradictions. Je lui ai dit une fois: «Vous êtes plus gentil avec les communistes chinois qu’avec les sociaux-démocrates suisses.» Mais je ne lui reproche pas de faire des affaires avec la Chine. Cet homme a beaucoup de facettes. Il classifie tous ceux qui n’appartiennent pas à l’UDC en deux camps, «Die Linken und die Netten» – la gauche et les gentils – Pour lui, «die Netten» ce sont les gens de droite qui ont une attitude tolérante. Il peut être agréable et aussi acerbe, voire brutal.

– Cela dit, on sent dans votre livre un certain respect, voire de l’admiration pour votre adversaire.

– Ce n’est pas de la sympathie. J’ai du respect pour l’homme politique et le chef d’entreprise, de l’admiration pour son action peut-être; on peut appeler cela comme on veut. Pourquoi pas. Après tout, il a gagné deux fois seul contre tous les autres partis. Il a transformé le plus petit parti de Suisse en plus grande force politique du pays. Il dicte l’agenda depuis plus de vingt ans. C’est un stratège hors pair. Bien sûr, on peut expliquer une partie de ses succès par son argent. La NZZ a écrit qu’aux élections de 2007, l’UDC a pu investir 12 millions de francs dans la campagne soit au moins le double de ce qu’ont pu mettre ensemble tous les autres partis.

– Il a aussi quelque chose de plus…

– Blocher n’est pas un brillant orateur. J’ai écrit qu’il a le charme d’un bûcheron. C’est un magnétiseur. Il donne des réponses à des questions que l’on ne s’est jamais posées sur des thèmes qu’il a lui-même décidés. Il a le sens de la formule. Il n’affirme pas que les criminels sont tous des étrangers. Il dit plus finement «Oui, mais les prisons sont pleines d’étrangers.» Ce qui lui vaut les applaudissements du public. Il est un peu comme un illusionniste au cirque: on sait qu’il y a un truc, mais on ne sait pas comment il fait.

– Vous rappelez cette phrase qu’il a lâchée une fois dans un quotidien: «L’important n’est pas de savoir si je crois en Dieu, l’essentiel est de savoir si Dieu croit en moi…»

– Elle reflète l’incroyable assurance qu’il a de lui-même, de sa persuasion que rien ne peut l’arrêter. Cet homme s’est construit seul, a acheté puis développé son entreprise à partir de rien, a littéralement construit l’UDC d’aujourd’hui. Il croit donc que chacun peut s’en sortir seul, qu’il suffit de le vouloir très fort. Une vision ultralibérale qui laisse sur le côté tous ceux qui n’ont ni les mêmes dons ni les mêmes chances.

– Vous dites aussi que c’est un missionnaire politique.

– Il a un message: l’adhésion de la Suisse à l’UE signifierait la disparition du pays. Mais pour cela, il sait organiser et varier son discours: depuis 35 ans il invective la classe politique, le Conseil fédéral, les juges étrangers. Des thèmes qui viennent en appui de son offensive centrale contre l’UE. J’ai vu au début de son opposition à l’UE comment Christoph Blocher déléguait à son bras droit Ulrich Schlüer, qui fut déjà le secrétaire général de James Schwarzenbach, le thème de la surpopulation étrangère pour se réserver les attaques contre Bruxelles. Mais il a vite vu l’importance de ce thème des étrangers ou de l’asile pour son électorat. Il sait qu’il a un public pour cette thématique.

– Son talent, dites-vous, c’est d’occuper le terrain avant les autres. Indirectement, vous reprochez ainsi à votre parti, le PS, d’avoir sous-estimé des thèmes comme la sécurité, la croissance de la population étrangère, etc.

– Pour gagner en politique, il faut créer l’événement. Blocher crée l’événement. Regardez comment il a transformé l’assemblée annuelle de son parti cantonal l’Albisguetli en rendez-vous auquel le président de la Confédération ne peut échapper. Il a instrumentalisé la dénonciation des abus dans l’assurance invalidité. Cela a profondément choqué au sein du PS. Mais c’est une réalité. A Berne, une étude sérieuse a montré qu’il y avait 32% d’abus dans les décisions sur l’assurance invalidité. On doit combattre les abus, tous. Mais Blocher choisit ses combats: il ne dénonce pas les abus de ceux qui fraudent le fisc. C’est la même chose pour la libre circulation. Je ne crois pas que la majorité des Suisses soient xénophobes. Mais quand ils ont vu que chaque année il y avait 80 000 Européens de plus en Suisse ils se sont inquiétés: est-ce que l’on peut continuer ainsi longtemps sans conséquences? Le PS doit s’occuper des problèmes. Il ne sert à rien de mettre la tête dans le sable.

* «Hubachers Blocher», Helmut Hubacher, Zytglogge Verlag, 227 pages