Les réunions de skinheads ont pris cette année en Suisse une fréquence hebdomadaire. Il s'en déroule une voire deux chaque week-end. Ces rassemblements obéissent généralement à la procédure suivante. Un premier rendez-vous est fixé à tel endroit, par exemple un parking. De là, les participants, soucieux d'échapper à la surveillance de la police, se rendent en voiture dans un lieu reculé, qui peut être une cabane en forêt ou un stand de tir. Le dernier grand attroupement date du 22 juillet. Il s'est tenu à Kestenholz (SO), au pied du Jura. Il a rassemblé 200 skinheads, la plupart allemands.

Les rencontres revêtent parfois un caractère plus institutionnel et donc moins caché. Des membres des Schweizerische Hammerskins (SHS), avec des camarades du Morgenstern (MS), se réunissent ainsi presque chaque semaine dans un local situé dans un centre de loisirs de Malters (LU). En référence à la tétralogie de Wagner, ils ont donné le nom de «Niebelungen» (nains surnaturels vivant dans un monde souterrain) à leur cénacle. Un bail de location lie le propriétaire du centre de loisirs aux skinheads depuis le début de l'année. Les autorités communales, rendues sensibles à cet état de fait par la police fédérale, ont tenté sans succès jusqu'ici d'éloigner les néonazis en prétextant des mesures de police du feu.

Hammerskins, l'élite

Il y aurait 600 à 800 skinheads en Suisse, selon les estimations de la police fédérale. C'est plus qu'en 1999 (600) et plus qu'en 1998 (500). Avec 70 membres connus des autorités policières, les SHS, mouvement qui a son centre aux Etats-Unis, incarnent l'«élite» des skinheads. Deux autres organisations ont également une dimension plus ou moins nationale: les Blood and Honour (50 membres), dont la souche est en Angleterre, et la Nationale Aufbau Organisation (NAO). La police fédérale a répertorié en outre sept groupes de moindre importance, auxquels s'ajoutent des groupuscules.

La scène néonazie, qui comprend une douzaine de leaders, est principalement implantée en Suisse alémanique (Berne, Bâle-Campagne, Argovie, Zurich, Lucerne, Saint-Gall, Thurgovie). Les skinheads de nationalité suisse sont apparemment peu nombreux en Suisse romande et au Tessin. Mais l'une des caractéristiques de cette mouvance est d'être très mobile. Par deux fois récemment, des néonazis se sont réunis en Valais. Le 10 juin, une centaine d'entre eux venus d'Allemagne, de France et de toute la Suisse se sont rassemblés sans heurts dans un abri de Sembrancher. Le local avait été loué pour un anniversaire, un faux prétexte. Prévenue le jour même, la police valaisanne a observé d'un œil attentif la manifestation mais elle n'a procédé à aucun contrôle d'identité. Le 29 juillet, 50 à 80 skinheads se sont donné rendez-vous à Martigny, puis se sont rendus en train à Sion assister au match Sion-Servette. La police se tenait sur le qui-vive mais elle n'est pas intervenue. Toutefois, dans le cas de Sembrancher et dans celui de Sion, elle est parvenue à se renseigner sur l'identité de certains néonazis, soit en relevant les numéros de plaque de leurs voitures, soit grâce à la collaboration de la douane.

«Enregistrements» plutôt que «fichages»

Le contrôle policier obéit à des règles. S'agissant du sommet de l'Etat, la police fédérale «enregistre» – elle ne «fiche» plus – l'identité des skinheads ayant commis des actes violents ou ayant appelé à la violence. Officiellement, toute activité de police préventive est interdite par la loi sur le maintien de la sécurité intérieure. Mais l'«extrémisme violent» étant un champ d'investigation de la police fédérale et les mouvements skinheads entrant dans ce champ-là, il est probable que les enregistrements visent aussi ceux des néonazis qui n'ont pas explicitement commis d'actes violents ni appelé à la violence. Par ailleurs, les polices cantonales sont en droit de vérifier l'identité de personnes dont il leur semble qu'elles peuvent mettre en danger la sécurité intérieure (Le Temps du 19 août).

Un exemple: le 22 janvier, la police cantonale de Berne a contrôlé l'identité d'une centaine de skinheads rassemblés près de la fosse aux ours. Les skinheads avaient l'intention de s'opposer à une marche contre l'extrême droite à laquelle ont participé plusieurs milliers d'«antifascistes». Les néonazis ont été contrôlés au motif que leur manifestation n'était pas autorisée. Mais la police vérifie-t-elle toujours l'identité de ceux qui participent à des manifestations non autorisées?

La police fédérale fait cependant ouvertement acte de prévention. Elle approche les jeunes – souvent mineurs – tentés par l'aventure «skinheads» et essaie de les dissuader de poursuivre dans cette voie, en leur en montrant les dangers.

Les moyens à la disposition de la police fédérale pour surveiller l'«extrémisme violent» (de droite ou de gauche, mais celui de droite est semble-t-il le plus observé des deux) paraissent insuffisants. La cellule chargée de cette surveillance ne comprendrait pas plus de deux fonctionnaires. Les polices cantonales servent de relais à la police fédérale.

Internet en liberté

La traque des sites Internet néonazis est une entreprise «très difficile», affirme-t-on à Berne. La police fédérale dit ne pas disposer de spécialiste des réseaux Internet. Aussi ne pratique-t-elle pas une surveillance systématique de la «toile». Elle reçoit parfois des «informations» de la part de citoyens qui ont repéré des sites néonazis.

«Nous ne sommes pas un organe politique», soulignent les policiers fédéraux. La politique, au sens large du terme, interfère parfois «maladroitement» dans leur action. Ils estiment ainsi que le licenciement du leader néonazi Pascal Lobsiger, après que son entreprise eut su qu'il avait participé à une manifestation néonazie le 1er août au Grütli, risque de rendre l'individu plus dangereux encore.