«C'est l'orgueil qui l'a poussé à la faute, et la faute à la dépression.» Avec les accents moralisateurs qui lui sont propres, le procureur général du canton de Vaud Jean-Marc Schwenter a requis hier la peine de 18 mois d'emprisonnement avec sursis contre Pierre-Alain Buffat, celui qui fut durant vingt ans l'homme fort des finances vaudoises. Le magistrat demande au Tribunal correctionnel de Lausanne de reconnaître l'ancien chef de service coupable de faux dans les titres dans l'exercice d'une fonction publique. Pour avoir travesti les comptes de l'Etat en camouflant à la fois l'explosion des intérêts de la dette à court terme et celle du coût du programme informatique Procofiev (Le Temps des 12 et 13 juillet). En revanche, l'accusation de gestion déloyale des intérêts publics, qui suppose un dessein d'enrichissement personnel, doit être abandonnée, tout comme celle de gestion déloyale tout court, a admis le procureur, non sans critiquer au passage la faiblesse de l'acte d'accusation à cet égard.

«Il n'avait pas la force d'avouer ses faiblesses»

Dans son réquisitoire, le représentant du Ministère public a décrit l'accusé comme un Janus: «Il y a le bon profil de Buffat, compétent, loyal, qui sait tout. Et le revers de la médaille, la surcharge de travail, le stress, la maladie. Entre les deux, ce personnage dont la carrière est un one man show, qui veut faire tout tout seul, qui triche et qui ment. Pendant vingt ans, l'avion des finances cantonales a été conduit à vue, sans copilote, et il n'y avait pas foule dans la tour de contrôle.» Le procureur insiste: Non, Pierre-Alain Buffat n'a pas fait que renvoyer au lendemain un problème qui le dérangeait, dans une attitude qui s'apparenterait à de la négligence explicable par le surmenage. Tout ce qu'il a fait pour dissimuler lui a demandé plus de temps, d'efforts et de réflexion que s'il avait préparé une demande de crédit complémentaire ou s'il s'était confié au chef de département. «Il a agi par orgueil et fierté, parce qu'il n'avait pas la force qu'il faut pour avouer ses faiblesses.»

Une chose est sûre, le haut fonctionnaire ne s'est rien mis dans la poche, a poursuivi le magistrat. Mais il n'y voit pas de circonstance atténuante. Estimant que l'intention coupable est incontestable, le procureur a appelé le tribunal à prononcer un verdict qui soit «à la hauteur de la situation hiérarchique élevée de l'accusé, de l'importance, de la durée et de la répétition de ses agissements». Il ne réclame pas de peine ferme, puisque l'accusé a déjà subi une lourde sanction sociale et professionnelle, mais le maximum compatible avec le sursis. Le canton s'était porté partie civile. Son avocat Etienne Laffely espère que le procès de cet «immense gâchis» mettra un terme à une période agitée pour les institutions vaudoises, contribuera à rendre aux autorités la confiance de la population.

La défense plaide l'acquittement. Aux formules chocs du procureur général, l'avocat Michel Jaton répond par une plaidoirie très sobre.

Une thèse contestée

Sans contester l'existence de manipulation comptable, il s'efforce d'abord de démontrer que le faux dans les titres ne doit pas, lui non plus, être retenu. Le compte de pertes et profit et le bilan, tels qu'ils sortent du service des finances, ne peuvent être considérés juridiquement comme des titres, soutient-il. Ce sont plutôt des projets, soumis ensuite à des réviseurs et au Conseil d'Etat. Une thèse qui sera vigoureusement contestée par le canton et le Ministère public. Tous deux insistent sur la responsabilité particulière de Pierre-Alain Buffat, qui n'était pas n'importe quel sous-fifre rédigeant un brouillon, mais bien le comptable en chef de l'Etat.

Passant aux «aspects subjectifs», la défense reprend ensuite, longuement mais sans pathos, la situation personnelle de l'accusé, telle qu'elle avait été décrite la veille par son psychiatre. L'apparente solidité de Pierre-Alain Buffat dissimulait une personnalité à l'équilibre fragile, en proie à de grands soucis d'ordre privé. Finalement, il a craqué sous l'accumulation des responsabilités, charge anachronique par rapport à ce que devrait être la gestion moderne d'un Etat. En répétant ses manipulations comptables, actes stupides et sans issue dont il avait de surcroît la certitude qu'ils seraient démasqués, le grand commis n'a pas fait preuve d'orgueil. Son comportement doit être interprété comme un acte manqué dû à la pulsion destructive qui l'habitait, a conclu Me Jaton.

Le jugement sera rendu mardi prochain.