Oron est une page blanche. Issue de la fusion de dix communes, effective depuis le 1er janvier, la nouvelle commune de l’arrière-pays vaudois ne vit pas seulement un chamboulement politique. De Palézieux à Oron-la-Ville, en passant par les villages voisins, ce nouveau territoire est en pleine mutation démographique et urbanistique. De 4700 habitants au moment de la fusion, la commune devrait passer à 8000 âmes en vingt ans, selon les prévisions les plus réalistes.

Parce que Palézieux est une gare importante et donc un pôle de développement identifié depuis longtemps, parce que Lausanne est à 25 minutes de voiture (Genève et Berne à une heure de train), parce que les terrains sont encore 30 à 50% moins chers que dans l’Arc lémanique et parce que la région reste aussi belle que verte, la population explose et les chantiers s’enchaînent.

Un projet fait à lui seul figure de révolution à venir: «La Sauge», à Palézieux-Gare. Pas moins de 900 logements neufs, surtout locatifs, pour une capacité de 1900 nouveaux habitants. La mise à l’enquête devrait être lancée cet automne et le chantier pourrait démarrer fin 2013. Un projet d’envergure – mais arborisé, à taille humaine et conforme aux exigences du développement durable – auquel s’ajoutent quelque 150 logements qui seront mis sur le marché dans la commune d’ici au début de l’année prochaine. Plus une centaine d’autres encore à l’enquête et des villas individuelles qui se multiplient.

L’arrivée programmée de près de 2500 nouveaux habitants suppose, pour les autorités, de tout revoir de fond en comble. Une sorte de SimCity – le célèbre jeu vidéo consistant à construire et gérer une ville entière –, mais grandeur nature.

A commencer par l’approvisionnement énergétique. «Pour le nouveau quartier, nous sommes partis sur une centrale de chauffage au bois, explique le municipal de l’Urbanisme, Thierry-Vania Menétrey. Le Groupe E mène l’étude, sur proposition de la commune. Cette solution doit permettre de chauffer les nouveaux logements ainsi que de nouveaux bureaux sous la gare.» Côté électricité, en revanche, pas de gros travaux: «Romande Energie peut tout à fait augmenter la capacité. Mais nous avons aussi pris des parts dans une centrale au biogaz, dont le chantier doit débuter cet automne.»

Autre défi: l’eau. «Là, ça va être plus difficile, poursuit l’élu. Nous sommes en train de chercher des sources supplémentaires. Si on n’en trouve pas, le canton ne nous laissera pas construire. Mais je suis optimiste: il semble qu’il y ait du potentiel.» Quant à l’épuration, «il faudra agrandir la station d’Ecublens (FR). Là aussi, les études sont en cours.»

Au chapitre mobilité, «il va falloir trouver des solutions, admet Thierry-Vania Menétrey. Entre les nouveaux habitants et le développement commercial d’Oron-la-Ville, on est en train de faire exploser le trafic. Nous avons mandaté un bureau d’ingénieurs pour faire un audit sur nos besoins.» L’horaire 2013 des CFF fera perdre à Palézieux sa ligne Intercity vers Genève mais, côté vaudois, les cadences du RER passeront de 3 à 4 trains par heure vers Lausanne et, côté fribourgeois, les Transports publics (TPF) modernisent la ligne Bulle-Palézieux. En parallèle, la commune revoit le Park & Ride de la gare. «Aujourd’hui, nous avons entre 250 et 300 places avec une centaine de personnes en liste d’attente. On table sur un vrai Park & Ride de 450 places, qui devra passer sous les voies, enchaîne le municipal. Nous ne voulons pas faire 1000 places d’un coup pour éviter de devenir un aspirateur à voitures.»

Plus de 2000 nouveaux habitants, ce sont aussi des centaines d’enfants et donc de nouveaux besoins d’écoles et de garderies. «Nous avons déjà prévu, pour la rentrée, quatre nouvelles salles de classe en préfabriqué au collège d’Oron, continue Thierry-Vania Menétrey. Mais il va falloir pérenniser tout cela, c’est-à-dire agrandir le collège d’Oron d’une dizaine de classes et prévoir le collège de Palézieux-Gare. Pour ce qui est des garderies, en plus de l’intégration d’une nouvelle structure dans le développement du collège, il y a des projets de crèches à Palézieux. Publics ou privés? Ça reste à voir, mais c’est sûr, il en faudra.»

De nouveaux besoins de structures de soins se profilent aussi. «Nous avons la chance d’avoir deux permanences, à Oron et à Palézieux, qui suivent de près ce développement, se réjouit l’édile. Heureusement, il semble qu’il y ait des velléités de relève.»

Pour ce qui est des commerces, l’essentiel est déjà en place, rappelle le syndic, Philippe Modoux: «Coop est présente depuis 1994 à Oron et a ouvert un «Bricoloisir» en 2011, Landi a ouvert en 2009, Denner s’est agrandi l’an passé et le nouveau centre commercial Arc-en-ciel a ouvert cette année. Du coup, les gens viennent de loin, de Fribourg ou de la région lausannoise.» Ajoutez quelques boutiques récemment implantées (opticien, pharmacie, salon de beauté, tea-room et snack) et le compte est bon.

Une telle croissance démographique est-elle envisageable sans création simultanée d’emplois? «Nous avons 1754 emplois pour moins de 5000 habitants, répond le syndic. Bien sûr, il en faudra plus. Je dirais 2000 à court terme, pour 6000 habitants. Mais si on passe à 8000 habitants, on aura un déséquilibre: il faudrait qu’on attire une ou deux grosses entreprises. Je signale quand même que le nouveau centre de détention pour mineurs (encore un chantier en cours, ndlr) créera environ 60 postes de travail.»

Si l’ensemble des projets immobiliers sont le fait d’investisseurs privés et que l’arrivée de nouveaux habitants sera synonyme de nouvelles recettes fiscales, les investissements à charge de la commune (en tête, les écoles, la recherche de l’eau et les nombreuses études en cours) restent importants. Oron a-t-elle les moyens de ses ambitions? «La commune a environ 20 millions de budget de fonctionnement, calcule Philippe Modoux. On a poussé le plafond d’endettement à 60 millions et on a déjà 25 millions d’emprunt: on peut donc emprunter encore 35 millions. Ce sera juste juste!»

Au centre de Palézieux-Village, le forgeron François Corboz observe la mutation de «sa» commune avec circonspection: «S’ils tiennent leurs promesses et qu’ils n’augmentent pas les impôts, je ne suis pas contre ce développement. Mais pas n’importe comment! Construire à Palézieux-Gare, ça va. Mais je ne vois pas pourquoi ils veulent remplir le village et le champ en dessous de chez nous. Le village, c’est le village!» Et son épouse, Evelyne, de résumer le sentiment général: «Maintenant, c’est comme ça partout. Il y a du bon, parce que les nouveaux commerces nous facilitent la vie. Mais il faut espérer que les nouveaux habitants s’intègrent. Il y a vingt ans, on connaissait tout le monde. Aujourd’hui, à peine un tiers…»

«Je ne suis pas contre le développement. Mais pas n’importe comment!»