A peu de choses près, le plateau d'Ossona est redevenu ce qu'il était. Trente-six hectares de terres agricoles où s'éparpillent quelques mazots brunis par le soleil. Ici et là, des cochons, des chèvres à lait et Bernard le taureau se dorent la pilule. Au bord du bisse bientôt remis en eau, un frêne, un érable plane et un sorbier oiseleur, tout juste plantés, raniment tranquillement la nature d'autrefois.

Cul-de-sac de l'interminable chemin forestier qui se déroule sous le village de Saint-Martin, Ossona est isolé du monde. Tout au plus le folklorique klaxon à trois tons des cars postaux qui s'enfilent entre les pyramides d'Euseigne, en face dans la vallée, rappelle le visiteur à un semblant de civilisation.

Ossona doit devenir un fleuron de la politique agricole fédérale. Sous la bienveillance d'une nouvelle base légale qui permet dorénavant «le soutien de projets en faveur du développement régional et de la promotion des produits indigènes et régionaux», le hameau est devenu la pierre angulaire d'un vaste projet-pilote (lire ci-contre). La phase une de réhabilitation du plateau s'est achevée le 30 juin. L'exploitation agricole est rodée, et deux mazots retapés accueillent les premiers visiteurs.

Deux heures de marche pour aller à l'école

Avant même une délégation de l'Office fédéral de l'agriculture, c'est Hélène Moix qui vient homologuer la renaissance de ce patrimoine. Hélène Moix, tout juste septante ans, est née dans ces prés. «Dans le mazot d'en haut», précisément, qu'elle désigne du doigt comme «le plus beau de tous». Elle y a vécu quatorze ans. A étendre le foin, à cueillir les reines-claudes et les cerises sauvages, goûtant déjà sa chance de croquer dans «des fruits qu'ils n'avaient pas au village».

A l'époque, elle rejoignait Saint-Martin à pied tous les jours pour se rendre à l'école. Deux heures de marche aller-retour en taillant son chemin d'une rectiligne dans les bois. Ses nécessités d'autrefois sont devenues les loisirs d'aujourd'hui. Et cela lui convient. «C'était important. Faire revivre cet endroit avec le soutien de l'agriculture, c'est quelque chose de formidable.» Une manière de respecter le passé, juge-t-elle.

L'électroménager contre les lampes à carbure

Deux familles seulement vivaient ici. La sienne est aussi celle de l'écrivain Maurice Zermatten, son oncle. Hélène se souvient de son enfance comme d'une médaille en or. Avec son revers. «On vivait à la dure, mais on vivait en liberté. Vivre à Ossona, c'était vivre à part des autres.» Ossona sera déserté progressivement dans les années 50, y compris par les habitants du village de Suen, qui y possédaient des terres. Alors que les chantiers de la Grande Dixence rapportent les premières liquidités aux familles de la vallée, celles-ci s'économisent enfin la rudesse des travaux aux champs. Au fil du temps, les mazots seront partiellement détruits, pillés même.

Voilà qu'un nouveau tourisme propose aujourd'hui le retour à l'authentique. Où le madrier se marie avec le béton coulé, où la résine donne du relief à la pierre brute. Où les appareils électroménagers remplacent les lampes à carbure. «Ça fait drôle de ne pas devoir allumer le feu en revenant le soir pour cuisiner», rigole Hélène Moix. Même si, à la buvette, l'employée polonaise en talons aiguilles a l'air échouée en terrain hostile, Ossona n'a rien d'un Disneyland à la montagne.

Un agriculteur jurassien ambassadeur du Valais

Daniel Beuret s'en est donné la mission. Daniel Beuret, c'est le gardien de ce patrimoine revisité. Un personnage atypique. Ancien maire dans le Jura, fromager itinérant, fondateur de la Fondation pour le cheval, amoureux de la terre, il a été sélectionné sur concours pour monter et gérer l'exploitation agricole d'Ossona. Il a résisté aux vents contraires pour en arriver là. Lui et sa compagne Maria ont vécu un an dans une caravane, dans des conditions très difficiles. Les gens de la région juraient qu'ils ne passeraient pas l'hiver. Une opposition du WWF condamnera ensuite leurs champs de maïs. S'ensuivront encore quelques croche-pieds sous forme de «tracasseries administratives très décourageantes».

Aujourd'hui attablé à la terrasse de son auberge, Daniel Beuret rembobine la bande de ses supplices et «ne regrette rien quoique si c'était à refaire, je ne recommencerais pas». Un étranger qui s'endette d'un million de francs pour se payer une ferme plus grosse que les autres, on comprend que ça peut faire jaser dans la vallée. «Tu sèmes longtemps pour récolter un peu.»

Histoires de poules grillées

Désormais, le calvaire s'est effacé sous les hautes herbes d'Ossona et de son environnement «quasi-mystique». Sur ce point, Daniel et Hélène Moix se comprendraient sans se parler. «Ossona vous imprègne de quelque chose de particulier. Comme si quelqu'un voulait à tout prix qu'on réussisse notre pari», dit le paysan jurassien.

Auquel l'enfant du pays pourrait ajouter qu'elle y est sans doute un peu pour quelque chose. Elle et sa famille ont laissé leur empreinte en ces lieux. Anecdote qui en témoigne: «Ma mère était Française. Avant qu'elle ne débarque dans la région, personne ne mangeait de poulet. Les gens disaient que ce n'était pas propre. Maman leur répondait: «C'est vrai que le cochon, c'est propre!»»

En convertissant les gens du coin à la consommation de volaille, pensait-elle seulement que, septante ans plus tard, des touristes en cuissettes et tricounis feraient dorer leurs cuisses de poulet devant des mazots rénovés en sirotant une limonade sous l'œil épieur de Bernard le taureau?