Elle voulait les Transports et les Travaux publics. Elle hérita de la Sécurité et de l’Intégration, et tout ce qui vient avec, en l’occurrence un prisonnier entêté, à la coupe mulet et au militantisme funeste, nommé Bernard Rappaz.

Ce 1er mars 2009, jour historique où le Valais plus coalisé que jamais célébra Esther Waeber-Kalbermatten, la première femme à accéder au gouvernement, l’élue trois fois minoritaire, Haut-Valaisanne, socialiste et femme, ignorait devoir sceller bientôt son destin exceptionnel à cet autre plus atypique encore. A la vie à la mort.

Aussi consistant fût son bagage politique – seize ans sur les bancs du Grand Conseil, puis douze à l’exécutif de la ville de Brigue – aussi accompli fût son parcours de vie, 58 ans, trois enfants adultes, et un itinéraire de femme entrepreneur, pharmacienne, le tout cumulé à une sérénité naturelle, la prise d’otage est abrupte. Après tout, «même dans les écoles de magistrature, on ne prépare pas les candidats à gérer des grèves de la faim», relève Léonard Bender, ancien vice-président du Parti libéral-radical suisse retourné à son métier d’avocat mais toujours parfait crawleur dans le bassin politique.

Le décès de Bernard Rappaz en prison, c’est l’issue fatale que tout le monde redoute. Et c’est l’affaire d’une magistrate aujourd’hui bien isolée. Esther Waeber-Kalbermatten refuse même la compagnie des médias si elle le peut. Elle a décliné l’invitation du Temps, au motif qu’elle veut pouvoir choisir le moment où elle communiquera, pour «le faire de façon coordonnée».

En Valais, on n’attend pas la nécrologie du vendeur de chanvre pour faire le réquisitoire de la ministre. Son collègue de parti Peter Bodenmann lui reproche son rigorisme, l’invite à «dédramatiser la situation», rappelle que son prédécesseur «Fournier [Jean-René, PDC] était plus flexible.» De la provocation.

A l’autre bout du spectre politique, l’UDC Oskar Freysinger estime que si la conseillère d’Etat est victime d’un chantage, «c’est parce qu’elle veut bien jouer ce jeu-là. Vous vous rendez compte, elle va même lui rendre visite. C’est n’importe quoi.» Enfin, son propre parti, la section PS du Haut-Valais, soutient la seconde requête d’interruption de peine demandée par Rappaz. Ou, plutôt, la soutenait: le refus a été confirmé par le Tribunal cantonal vendredi.

Comment gérer une situation aussi explosive – à la frontière de l’éthique et du juridique – sans faux pas? La ministre a d’abord plié face au chanvrier, en lui accordant une suspension de l’exécution de sa peine de dix jours, fin mai. Beaucoup le lui pardonnent, parce que la nature même de la cause implique que la solution au dilemme n’est pas arithmétique. C’était une déclaration d’humanisme. «Elle sait faire preuve de fermeté, de compassion et de persuasion», soutient Léonard Bender.

Mais c’est peut-être au moment de renvoyer le prisonnier à l’ombre que la ministre a commis un impair. En déclarant solennellement, à la place d’un chef de service par exemple, et sans qu’aucun doute fût possible sur sa sincérité: «S’il refuse toute réanimation, je respecterai sa volonté, je le laisserai mourir.» Elle s’engageait ­politiquement, personnellement, se liait irrémédiablement à son sort. Si le chantage devait se terminer par l’agonie du chanvrier, au nom de l’éthique médicale, seul un soutien indéfectible du Parti socialiste valaisan pourrait sauver la conseillère d’Etat.

On n’en est pas là. On n’en est peut-être pas loin. Et Esther Waeber-Kalbermatten doit gérer ce maigre intervalle. Ceux qui la côtoient en politique, comme la présidente de Brigue et conseillère nationale démocrate-chrétienne Viola Amherd, la savent «absolument pas impulsive, au contraire très réfléchie. Déterminée à analyser, beaucoup analyser, avant de prendre une décision.»

Difficile, sur un plan plus intime, de savoir où elle va puiser les ressources que la politique exige à ce degré de cruauté: d’ordinaire si réservée, la voilà en mode totalement auto-verrouillé durant cette première grande crise de sa carrière, après avoir déjà dû gérer, tout de même, la suspension de l’ancien commandant de la gendarmerie, condamné pour acte sexuel sur une adolescente, et la crise interne au centre de détention pour mineurs de Pramont.

Dans le privé, elle est abonnée au ressourcement en famille, largement plus qu’à la morale des carnotsets de parti où elle n’a pas ses habitudes. On connaît aussi les principes d’équité et de justice qui la nourrissent et ont façonné son personnage. La postérité retiendra la motion qu’elle avait déposée devant le Grand Conseil et qui a conduit à la création du Bureau de l’égalité en Valais, en 1993.

Passé l’euphorie de l’Histoire, c’est une ministre consensuelle, sans trop de charisme, plutôt retenue, que les députés et citoyens ont vu évoluer depuis maintenant une année et deux mois. Devra-t-elle assumer, ces prochains jours, pistolet sur la tempe, qu’un martyr du chanvre donne du relief à sa carrière?