A peine ont-ils retrouvé le goût de la liberté qu’ils font l’objet d’une polémique. Détenus pendant huit mois et demi au nord du Pakistan par des talibans proches d’Al-Qaida, Daniela Widmer et David Och ont échappé à leurs ravisseurs le 15 mars dernier. Et ont aussitôt été rapatriés en Suisse. Voilà qu’on apprend qu’ils ne passeront pas à la caisse pour leur imprudence. Leur seule «punition» consiste à devoir donner des conférences dans des universités et hautes écoles pour déconseiller de prendre des risques inconsidérés en allant crapahuter dans des régions réputées dangereuses.

Un peu léger? La nouvelle, révélée par Sonntag, a provoqué les hauts cris de politiciens. A l’image de Hannes Germann (UDC/SH), président de la Commission de politique extérieure des Etats, et de son homologue du National, Andreas Aebi (UDC/BE). Ils attendent des explications du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Seuls des PLR, alignés-serrés sur «leur» ministre Didier Burkhalter, ont timidement déclaré qu’ils ne voyaient pas de problème. Et que faire un travail de prévention était plutôt une bonne chose.

Si les réactions sont aussi fortes, c’est que Didier Burkhalter n’a cessé de dire ces derniers mois, alors que les prises d’otages impliquant des Suisses se sont multipliées, qu’il comptait durcir le ton à l’égard des voyageurs imprudents.

Une petite phrase du rapport de politique étrangère 2012-2015 précise d’ailleurs: «Une réflexion devra être menée sur les responsabilités incombant à chacun en matière de sécurité personnelle et sur les limites de l’intervention de l’Etat.» Ce n’est pas tout: une sous-commission du Conseil des Etats planche sur une nouvelle loi sur les Suisses de l’étranger. Elle devrait régler la question des frais liés aux libérations d’otages dans des pays à risques.

On attendait donc un signal fort, clair. En échange, on a l’impression de se retrouver face à un soufflé que le cuisinier n’a cessé de louer et qui, une fois sorti du four, s’est lamentablement effondré.

Bien sûr, il ne s’agissait pas de présenter une facture importante aux ex-otages, déjà bien marqués par leur aventure. Une cellule de crise (diplomates, police fédérale et services de renseignement) a mobilisé plus de 10 personnes 24h/24, pendant plus de huit mois, pour tenter de régler la délicate affaire. Sans oublier des intermédiaires au Pakistan. Mais il était question de leur faire payer 10 000 francs chacun en guise de «frais de rapatriement». Une somme symbolique, qui aurait eu le mérite de démontrer à l’opinion publique que l’imprudence a un prix.

Le DFAE a proposé la chose suivante au Conseil fédéral: que les otages puissent choisir entre payer chacun cette somme ou travailler pour l’équivalent de 10 000 francs en allant dans des universités – et pas devant des écoliers comme cela a été dit dans certains médias –, expliquer, en plein cours, en quoi ils ont eu tout faux. Le Conseil fédéral a donné son feu vert. Et les deux ex-otages ont opté, assez logiquement, pour cette deuxième solution. Voilà comment les choses se sont passées.

Selon nos informations, le comportement de Daniela Widmer et de David Och, à la descente de l’avion, le jour de leur débriefing où les services de renseignement ont pu obtenir des informations intéressantes, a convaincu les diplomates qu’ils réussiraient très bien à parler de leur mésaventure. Simplement, sans se vanter, ni susciter des vocations déplacées.

Mais dans cette affaire, ce n’est pas seulement la «velours attitude» de Didier Burkhalter qui étonne. La pilule a d’autant plus de mal à passer aux yeux de certains que des précédents ont existé. En 2009, les deux otages suisses du Mali ont dû payer 20 000 francs chacun. Cette inégalité de traitement reste incomprise.

Pourquoi le couple de jeunes Bernois, tout deux policiers de formation, n’aurait-il eu à payer que la moitié? Même si elle a duré moins longtemps, l’affaire malienne a coûté bien plus cher – le chiffre de 5,5 millions est parfois évoqué, salaires de tous les diplomates et agents suisses qui y ont participé compris. Et c’est toujours en fonction des coûts globaux que les «frais» des otages sont calculés, précise le DFAE.

Dans les deux cas, comme dans toutes les affaires d’otages, Berne refuse de parler de «rançon». Mais au Mali, où plusieurs Etats étaient impliqués, d’importantes «contreparties» auraient été versées. Ce qui n’a pas été le cas au Pakistan, nous jure un proche du dossier. Le Conseil fédéral et la Délégation des finances du parlement ont connaissance des coûts, gardés secrets, engendrés par ces affaires.

Face aux récentes critiques, le DFAE s’est plutôt mal défendu. En communiquant le moins possible, en refusant de répondre à des questions précises, il n’a fait que nourrir indirectement toutes sortes de suspicions. Par exemple celle comme quoi les otages ont bénéficié de leur statut de policiers. Ou que le fait qu’ils se soient libérés eux-mêmes ait joué un rôle. Ou alors qu’ils se seraient, en échange de cet arrangement, engagés à ne jamais révéler certaines informations sensibles.

Contacté par Le Temps, l’ambassadeur Christian Dussey, qui dirige le Centre de gestion de crises du DFAE, a fini par accepter d’être cité. «Nous sommes convaincus que dans ce cas l’impact d’actions de prévention ciblées sera plus grand que le versement d’une somme», souligne-t-il très prudemment. «Ces actions apporteront une contribution utile à la stratégie de prévention poursuivie par le DFAE, parallèlement au renforcement de la législation. Les deux ont pour but d’éviter que des citoyens suisses se rendent dans des pays déconseillés par le DFAE.»

Reste qu’il aurait été tout à fait possible de leur imposer une action de prévention tout en les faisant passer à la caisse. La nouvelle loi devrait permettre d’éclaircir ce type de situation. Et, peut-être, d’éviter de nouveaux malaises.