ETUDE

«Oui à l'Europe!»: les non sur le fond ont été plus nombreux que les non «raisonnables»

L'analyse Vox révèle qu'une majorité des non exprimés le 4 mars dénotent un rejet de fond de l'adhésion. La proportion de «non raisonnables» relativise toutefois les conclusions que l'on peut en tirer. L'étude montre aussi que la «disparition» du Röstigraben sur l'Europe doit être nuancée et contredit diverses autres idées reçues, notamment que le non a progressé durant la campagne

Au soir du 4 mars dernier, la plus grande confusion régnait sur la manière d'interpréter le non retentissant (76,7%) essuyé en votation populaire par l'initiative «Oui à l'Europe!». Estimant qu'un rejet du principe même de l'adhésion à l'Union européenne (UE) s'était exprimé, l'UDC s'était empressée d'exiger le retrait de la demande d'adhésion suisse gelée à Bruxelles depuis 1992. De son côté, le Conseil fédéral s'appropriait tout aussi unilatéralement les résultats, ne voyant dans le non du peuple qu'une opposition à l'ouverture immédiate de négociations d'adhésion – qui ne préjuge donc en rien des dispositions fondamentales des Suisses à l'égard de l'UE.

Autant dire que la traditionnelle analyse Vox des résultats des votations était attendue avec intérêt. Publiée vendredi, elle montre que ni le non «raisonnable», ni le non isolationniste ne sont légitimés à s'approprier la victoire sans partage. Elle établit d'abord qu'une majorité nette de votants s'est exprimée sur le fond de la question, celle de l'adhésion. Cette majorité comprend les 23% qui ont voté oui et au moins 39% de non qui sont motivés, révèle l'analyse, par un rejet de l'adhésion en tant que telle. Seuls 30% des Suisses ont voté non «raisonnablement», autrement dit pour exprimer que le moment leur paraissait inopportun pour ouvrir des négociations d'adhésion.

Si ces chiffres montrent que le Conseil fédéral a largement échoué à convaincre que l'on ne votait pas sur l'adhésion elle-même, ils ne permettent pas pour autant d'en conclure que les isolationnistes pur sucre sont majoritaires en Suisse. Les non de fond n'atteignent en effet «que» 39%, score certes substantiel mais tout de même à plus de dix points de la barre des 50%. Et, surtout, seule une partie d'entre eux (32%) expriment un rejet «à jamais» de l'adhésion. Cette proportion d'un tiers est finalement proche de ce que l'on imaginait avant la votation. Le solde (environ 7%) est, lui, constitué de personnes opposées à l'adhésion «à brève échéance». Autrement dit, au moins jusqu'au référendum facultatif sur la libre circulation des personnes prévisible vers 2009, estime l'auteur de l'étude, le politologue bernois Hans Hirter.

L'image nuancée des résultats renvoyée par l'analyse Vox semble donner raison surtout à Franz Steinegger. Au soir du vote, l'Uranais, alors encore président du Parti radical, avait vigoureusement critiqué le refus de Joseph Deiss de voir dans le non massif la moindre trace d'euroscepticisme. Sans déduire du résultat que la Suisse n'entrerait jamais dans l'UE, il estimait toutefois que le sujet était à rayer de l'agenda politique au moins jusqu'à la fin de la prochaine législature (en 2007). Conclusion dont, sous forte pression, le Conseil fédéral s'est rapproché dans l'intervalle. Le ministre de l'Economie, Pascal Couchepin, déclarait encore récemment qu'il ne voyait guère un vote sur l'adhésion intervenir avant l'entrée en vigueur définitive de l'accord bilatéral sur la libre circulation.

L'analyse Vox relativise l'idée que le Röstigraben aurait été comblé sur la question européenne depuis le 4 mars. Certes, les cantons romands ont tous dit non, mais l'écart entre les deux régions linguistiques reste impressionnant. La proportion de oui est deux fois plus élevée de ce côté-ci de la Sarine et, surtout, la qualité des non y est différente. En Suisse romande, le non est majoritairement un non «raisonnable». Un certain glissement de l'opinion romande n'en reste pas moins décelable. De 33% à l'époque de l'EEE, l'écart entre Suisse alémanique et Suisse romande a fondu à 22%. Selon Hans Hirter, c'est principalement parmi les couches de la population avec un faible niveau de formation et s'intéressant peu à la politique que l'on constate un «regain de scepticisme».

Le rôle de l'appartenance partisane

De manière générale, la «transversalité» du non dans toutes les catégories de la population est frappante. Hauts et bas revenus, citadins et campagnards, jeunes et vieux, universitaires et personnes peu qualifiées: tous ces groupes ont majoritairement voté non. La seule exception, qui est une demi-surprise: les sympathisants socialistes ont voté oui à 58%. Comme prévu, le PDC a, lui, été désavoué par sa base, et ce massivement. Seuls 16% des sympathisants ont écouté le mot d'ordre officiel. Le décalage est d'autant plus fort que le non exprimé par la base du PDC n'est – contrairement à celui de la base radicale – majoritairement pas un non «raisonnable» mais un rejet de fond.

Dernière idée reçue enfin à laquelle l'analyse Vox tord le cou: celle que le non serait monté en puissance durant la campagne de votations. L'étude montre en effet que la proportion de personnes à avoir voté oui est quasi identique parmi celles qui se sont forgées leur opinion longtemps à l'avance et celles qui se sont décidées dans les six semaines précédant le vote. Ce qui ne veut pas forcément dire que la campagne n'a pas eu d'influence mais que les arguments se sont neutralisés, estime Hans Hirter.

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