Quelques jours après l'Allemagne, la Suisse autorise la vente de la pilule abortive RU 486. La décision a aussitôt provoqué quelques réactions émotionnelles auprès de ceux dont elle heurte les sentiments. Elle était toutefois attendue. En 1993, la conseillère fédérale Ruth Dreifuss, responsable de la politique nationale de santé publique, estimait souhaitable l'autorisation de la pilule controversée. Deux ans plus tard, la Conférence des directeurs cantonaux des affaires sanitaires (CDS) donnait à son tour un préavis favorable. Les cantons invitaient alors le producteur à demander l'homologation de la pilule à l'Office intercantonal de contrôle des médicaments (OICM).

La décision de l'OICM est tombée mercredi. «C'est une situation tragique», s'est aussitôt exclamé le président du Parti évangélique suisse, Otto Zwygart, en déplorant la décision de l'OICM. En décembre 1996, sa formation avait récolté 46 000 signatures contre l'autorisation de la pilule abortive. Cette action répliquait à la demande d'enregistrement déposée auprès de l'OICM par la société Cosan Sàrl, qui commercialise la pilule RU 486 en Suisse.

Pure coïncidence? Comme s'il voulait prouver que son combat continue, un comité anti-avortement criait victoire mercredi matin en annonçant, dans un communiqué, avoir déjà récolté plus de 100 000 signatures à l'appui de son initiative «Pour la mère et l'enfant». C'est la certitude d'une prochaine votation populaire sur un texte conservateur qui veut maintenir l'avortement punissable. Pas peu fière de s'assurer l'aboutissement de son texte cinq mois avant l'échéance du délai, l'Aide suisse pour la mère et l'enfant (ASME) prévient qu'elle n'interrompra pas son effort. Oskar Müggler, membre du comité ASME, est formel: tout sera entrepris par son mouvement pour franchir ces prochaines semaines la barre des 120 000 paraphes et éviter toute mauvaise surprise. Il y a peu, cette même organisation avait menacé de lancer un référendum contre la solution des délais au cas où le Conseil des Etats suivrait prochainement le National qui s'est prononcé en faveur de cette option en octobre 1998.

Confusion programmée

La confusion est programmée, craint Nicolette Nicole, de Profa, dont elle dirige le Service des consultations de planning familial et de grossesse dans le canton de Vaud. Profa s'est prononcée en faveur de la commercialisation de la pilule RU 486, rappelle-t-elle. Cette méthode médicale a fait ses preuves et elle offre une alternative à l'interruption de grossesse par curetage. La pilule offre surtout une solution nouvelle pour les avortements précoces, explique la spécialiste. D'avis que la commercialisation de la RU 486 est une victoire pour les femmes, Nicolette Nicole redoute toutefois que ce pas franchi ne soit «abusivement» exploité par les cercles anti-avortement pour torpiller la légalisation de la solution dite des délais, en discussion.

L'extrémisme qui caractérise les actions des adversaires de l'avortement est bien connu. Il y a quelques mois, lors d'un meeting anti-avortement tenu à Lausanne, l'association «Oui à la vie» montait aux barricades contre la pilule abortive, sans nuance. Pronostiquant la baisse de la natalité que la commercialisation du médicament ne manquerait pas d'entraîner, ses militants déclaraient: «A terme, la RU 486 fera plus de victimes que Mao, Hitler et Staline réunis.»

Pourtant les conditions fixées pour la commercialisation de la RU 486 en Suisse semblent suffisamment restrictives pour rassurer l'opinion. La pilule sera distribuée uniquement sur ordonnance médicale. Elle ne pourra en outre être administrée que dans les cliniques et les centres de traitement où l'on pratique l'interruption de grossesse et où l'on dispose d'un équipement de médecine d'urgence. D'ailleurs, les expériences à l'étranger contredisent les pronostics pessimistes des adversaires de la pilule. Ni la France, ni la Suède, ni l'Angleterre n'ont enregistré une hausse du nombre des interruptions de grossesse après l'introduction du médicament il y a huit ou dix ans.

«La pilule permet une nouvelle méthode d'avortement sans que la loi doive être changée», se réjouit pour sa part Rose-Marie Chapuis, la coprésidente de l'Union suisse pour la décriminalisation de l'avortement (USPDA). Son mouvement n'abandonne pas pour autant son combat pour la dépénalisation de l'interruption de grossesse. Il s'agit de faire reconnaître un principe, tant il est évident que la menace d'emprisonnement a perdu toute signification depuis de nombreuses années.

Or l'autorisation de vendre en Suisse la pilule abortive, accordée pour des motifs de santé publique, agrandit encore un peu plus le fossé entre la pratique et le droit.