En mai dernier, le Ministère public de la Confédération a obtenu la prolongation de la détention provisoire de l’ancien ministre de l’Intérieur gambien Ousman Sonko pour trois mois supplémentaires. Mais qui est vraiment Ousman Sonko? Un homme de l’ombre. Absent des cérémonies officielles. Déférent envers «Son Excellence le conquérant des rivières», Yahya Jammeh.

«Aussi mortel et rusé qu’un serpent»

«Lorsque vous rencontrez Ousman Sonko pour la première fois, vous pensez qu’il ne pourrait pas tuer une fourmi. Mais il est aussi mortel et rusé qu’un serpent.» Pour un ancien membre des services secrets gambiens qui a souhaité rester anonyme, Ousman Sonko brillait par sa discrétion et son apparence banale. Originaire de la Casamance au Sénégal, Ousman Sonko grandit à Serekunda en Gambie. A 20 ans, il s’engage dans l’armée.

Nous sommes en 1989. Moins de cinq ans plus tard, Jammeh prend le pouvoir. La carrière d’Ousman Sonko, un Diola comme le président, prend subitement l’ascenseur. D’abord chef de la garde spéciale du président, il deviendra ensuite chef de la police, puis ministre de l’Intérieur pendant près de dix ans. Pendant ce temps-là, celui qui déclarait pouvoir régner «un million d’années» devient toujours plus mégalomane et paranoïaque. Alors qu’il se prétend capable de guérir le sida et d’autres maladies par le simple contact de sa main, le dictateur fait régner la terreur et transforme l’un des plus petits pays d’Afrique en un Etat policier.

Sale boulot

Toujours près de lui, Ousman Sonko veille au grain. Il est l’exécutant de Jammeh et se charge du sale boulot sans jamais rechigner. Pour certains, il dirige même les «Junglers», les tueurs d’élite du président. Accusé d’avoir participé directement à la disparition de journalistes et d’un avocat, soupçonné d’avoir ordonné la mort de 40 Ghanéens pris par erreur pour des rebelles, Ousman Sonko inspire la peur encore aujourd’hui.

Il a de nombreux enfants illégitimes et aurait agressé sexuellement plusieurs femmes qui travaillaient pour le gouvernement

Réfugiée aux Etats-Unis depuis 2013, la journaliste Fatou Camara a été la porte-parole du gouvernement Jammeh. «Dès que Jammeh disait quelque chose, aussi farfelu que ce soit, Ousman Sonko s’exclamait: «Oui, Votre Excellence, ce sera mis en place», Sonko aurait fait n’importe quoi pour garder les faveurs de Jammeh.» Pour celle que l’on surnomme l’Oprah Winfrey gambienne, Sonko avait aussi un réel problème avec les femmes: «Il a de nombreux enfants illégitimes et aurait agressé sexuellement plusieurs femmes qui travaillaient pour le gouvernement.»

Dictateur lunatique, Jammeh aura tendance à changer d’hommes de main comme de chemise. Pourtant, Sonko restera dans les grâces du dictateur pendant plus de dix ans. «Je ne peux pas affirmer que Sonko est coupable de crimes contre l’humanité car je ne l’ai pas vu le faire. Mais connaissant la situation et sa longévité auprès de Jammeh, le contraire serait hautement improbable. Sonko avait certainement très peur de Jammeh», ajoute Niklas Hultin, chercheur suédois à la George Mason University et spécialiste de la Gambie.

Dangereux pour le président

En 2016, alors que les élections approchent, Jammeh devient nerveux, il cherche à effacer les traces. Présent depuis ses débuts, Ousman Sonko est devenu trop dangereux: il doit disparaître. Informé que Jammeh cherche à le supprimer, Ousman Sonko quitte précipitamment le pays. Ironie du sort, de responsable de la migration pour la Gambie, il devient requérant d’asile. Muni d’un visa Schengen obtenu à l’occasion d’une visite officielle en Suisse, il se rend en Espagne, dans l’idée de rejoindre la Suède pour y demander l’asile. C’est ce visa suisse qui causera sa perte.

En vertu de la procédure dite de Dublin, les règles de l’asile dans l’Union européenne sont claires: la demande se fait dans le premier pays d’arrivée. Il est donc renvoyé en Suisse. A peine mettra-t-il le pied à Berne que l’organisation non gouvernementale TRIAL International porte plainte contre lui. Enquêteur auprès de l’ONG, Bénédict de Moerloose affirme: «Nos recherches montrent qu’Ousman Sonko était un des principaux rouages de la machine sécuritaire et répressive du régime de Yahya Jammeh. Un régime cruel, qui broyait toute forme de contestation de la façon la plus brutale.» Alors qu’il a d’abord plaidé n’avoir joué qu’un rôle administratif, il a aujourd’hui décidé de rester muet lors des interrogatoires.

Témoin crucial

Comme le confirme notre enquête, Sonko se charge pour l’instant lui-même des frais de la procédure. Une information qui ne surprend pas Sidi Sanneh, ancien ministre gambien, réfugié lui aussi, aux Etats-Unis. «Comme beaucoup de membres de l’administration Jammeh, Sonko est un homme riche. Il possède des propriétés en Gambie, mais aussi en Espagne. Je ne serais pas surpris que ce soit le cas aussi en Suisse.»

Témoin crucial des exactions de Jammeh, Ousman Sonko intéresse aussi la justice gambienne. Contacté par téléphone, le nouveau ministre de la Justice, Aboubakar Tambadu, affirme que la justice gambienne «est à la disposition des autorités suisses. Si nous n’avons aucune intention de demander une extradition pour l’instant, nous pensons que Sonko pourrait permettre de poursuivre Jammeh pour ses crimes dans le futur» par son rôle clé dans l’administration. Du côté de la défense, l’avocat Philippe Currat refuse de commenter.


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