Regard

Les raisons du Röstigraben de l’aide sociale

La croissance de l’aide sociale préoccupe les autorités, interpelle les experts et alerte l’opinion publique. Ce dernier parachute, quand toute autre prestation a été épuisée ou refusée, devient pour un nombre grandissant de personnes et de familles une ressource durable, au lieu de rester un soutien temporaire avant de retrouver une situation meilleure.

Curieusement, alors que la Suisse alémanique connaît des taux d’aide sociale plus modestes que Vaud et Genève notamment, c’est bel et bien outre-Sarine que la diatribe a pris de l’ampleur. En Suisse romande, le climat est moins perturbé. Des régimes très différents d’assistance sont à l’origine de ce Röstigraben des pauvres.

«Les abus de l’aide sociale» font régulièrement la une de quelques médias germanophones. Les affrontements sur le thème y sont fréquents. Les échanges durs. L’approche des élections fédérales, en septembre de l’année prochaine, exaspère la diatribe.

Les offensives de l’UDC, s’appuyant sur ces révélations, portent leurs fruits. Le canton de Berne, notamment, a réduit de 10% les prestations allouées aux bénéficiaires. Les autorités bernoises envisagent même de sanctionner les municipalités qui ont dépassé un certain niveau d’aide. D’autres cantons envisagent des coupes similaires.

Echaudées, les associations actives dans le domaine ont organisé la riposte. Les ONG préparent un argumentaire destiné à contrecarrer les salves de l’UDC.

La polémique, malgré son intensité, épargne la Suisse romande. Même les statistiques, publiées par l’Initiative pour la politique sociale, qui accablent Lausanne avec un taux d’aide sociale largement supérieur à celui des cités alémaniques, n’ont pas mis le feu aux poudres. Des élus UDC et PLR ont interpellé la municipalité de la capitale vaudoise, les médias se sont emparés de la nouvelle, mais le débat ne s’est pas véritablement enflammé. Certains l’ont regretté, en dénonçant l’inertie générale sur un sujet qui devrait au contraire entraîner des questionnements.

Or, au-delà d’une prétendue passivité à la fois médiatique et politique, la gestion très différente de l’aide sociale dans les régions francophones et germanophones peut éclairer la différence de ton observée de deux côtés de la Sarine.

En Suisse alémanique, ce sont les communes, parfois avec l’appui du canton, qui sont responsables de l’aide sociale. Dans les petites localités, élus ou employés de l’administration, dépourvus d’une formation spécifique, traitent les dossiers, attribuent les montants. Les disparités d’une municipalité à l’autre sont parfois criantes. Les contrôles peuvent être défaillants. Du coup, comment s’étonner des dysfonctionnements, voire de pratiques tendant à dissuader le recours à l’aide sociale, ou à se défaire de bénéficiaires plombant les caisses communales? Acculées, les autorités n’hésitent pas à solliciter des organismes privés dont la multiplication irrite les pourfendeurs du «social».

Les failles de cette forte décentralisation s’aggravent au fil du temps. Mais la défiance très alémanique à l’égard de l’Etat freine le changement, d’autant plus que l’UDC réclame une autonomie encore plus grande des communes. Pour l’heure, les tentatives d’harmonisation ont échoué. Le Conseil fédéral doit, toutefois, rendre un rapport sur l’opportunité de procéder à une réforme.

La Suisse romande connaît en revanche des régimes régionalisés et professionnalisés, sous la surveillance de l’Etat. Les normes de l’aide sociale sont homogènes à l’intérieur des frontières cantonales. La concurrence entre communes est inexistante.

La gestion cantonale des prestations ainsi que le développement de mesures de réinsertion, notamment dans le canton de Vaud, semblent écarter les affrontements polémiques. Tout au plus, lors de l’examen des budgets cantonaux, les droites romandes condamnent la progression constante des dépenses sociales, sans pour autant générer les emballements constatés en Suisse alémanique.

La défiance alémanique à l’égard de l’Etat freine le changement vers des régimes plus centralisés