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«Ouvrir l’information favorise la participation démocratique»

Rufus Pollock, le fondateur de l’Open Knowledge Foundation, plaide pour la création d’un écosystème mondial de données ouvertes.Un bien nécessaire à la démocratie. Il ambitionne de transformer Genève en carrefour de l’Open Data

Genève accueille du 16 au 18 septembre la 8e édition de l’Open Knowledge Conference. Un événement mis sur pied par l’Open Knowledge Foundation – l’organisation britannique qui chapeaute au niveau mondial les mouvements Open Data –, et OpenData.ch, le volet suisse de la structure. La conférence réunira les acteurs (ONG, gouvernements, entreprises) militant pour le libre accès et l’exploitation des données ouvertes: finance, transport, énergie, logement, santé.

L’occasion pour la Confédération d’inaugurer, sous le patronage d’Alain Berset, son portail pilote Open Data, pour lequel elle a investi 180 000 francs. Preuve que le mouvement s’émancipe en Suisse. Le 9 septembre, le Conseil national a d’ailleurs accepté le postulat demandant au Conseil fédéral l’établissement d’un plan directeur relatif au libre accès des données. A Genève, le 10 septembre, les TPG ont inauguré leur plateforme Open Data, devenant ainsi le premier opérateur de transport public de Suisse à mettre à disposition, via le Web, ses données actualisées en temps réel.

A quelques jours du coup d’envoi de la conférence, Rufus Pollock, le fondateur de l’Open Knowledge Foundation, revient sur la nécessité de créer un écosystème mondial de données ouvertes pour le bien de la démocratie. Et sur son ambition de transformer Genève en carrefour de l’Open Data.

Le Temps: Quel a été le moteur de la création de l’Open Knowledge Foundation en 2004?

Rufus Pollock: Il y a deux grandes inspirations. D’abord le développement du Web et des outils numériques. Au début des années 2000, nous avons atteint la maturité technique pour partager des données, mais aussi des connaissances de manière ouverte, collaborative, et à l’échelle mondiale. A ce constat s’est ajoutée la démocratisation du mouvement du logiciel libre. Les acteurs de l’Open Source ont réussi à développer des programmes informatiques «ouverts», donc non soumis à une licence d’exploitation. Pourquoi ne ferions-nous pas de même pour favoriser le partage des données et de l’information?

– Le Web et les technologies numériques permettent-ils vraiment de combler les dysfonctionnements de notre société?

– Tout dépend de quelle sphère de la société nous parlons. Si l’on s’intéresse au rapport entre le numérique et les gouvernements, nous remarquons que les nouvelles technologies offrent aux corps politiques les moyens d’échanger des informations de manière plus transparente avec leurs concitoyens.

– Par exemple?

– Les données sur les élections, les dépenses du gouvernement, le lobbying. L’Open Data favorise l’engagement des concitoyens. Une information ouverte favorise de nouvelles formes de participation démocratique. Prenez notre plateforme OpenSpending. Elle rassemble l’ensemble des données gouvernementales sur les dépenses. Celles-ci sont visualisées dans une infographie interactive. Chaque citoyen accède ainsi aux données, les comprend. Il sait combien dépense son gouvernement, de quelle manière et dans quel secteur.

– Les initiatives Open Data se multiplient depuis peu. A l’instar de la Confédération, qui inaugure sa propre plateforme, et de plusieurs cantons, comme Zurich, Berne ou Genève. Comment décryptez-vous ce changement?

– C’est un fait que la compréhension de l’Open Data s’est démocratisée ces dernières années. Il faut toutefois avoir en tête que nous poussons la réflexion depuis le début des années 2000 pour éduquer la société civile et les gouvernements à l’ouverture des données publiques. On assiste aujourd’hui à un effet domino, où un pays regarde les initiatives de son voisin et s’y met.

– Qu’avez-vous accompli avec l’Open Knowledge Foundation?

– Nous avons créé un réseau dynamique dans près de 40 pays. Cela prend du temps et de l’énergie. En juin dernier, le sommet du G8 en Irlande du Nord s’est longuement préoccupé de l’Open Data. Lorsque les grandes puissances montrent des signes d’intérêt pour les données, on se dit que nous avons fait des progrès.

– Une fierté en particulier?

– Dix ans après sa création, l’Open Knowledge Foundation est devenu un foyer incubateur pour de nombreuses initiatives Open Data. Je suis fier du projet CKAN – un logiciel open source, c’est-à-dire non soumis à un contrat d’exploitation sous licence – permettant le stockage et le partage de données. Mais aussi la mise sur pied des plateformes Data.gov et Gov.uk pour le gouvernement britannique A cela s’ajoute la School of Data, une école en ligne qui apprend aux journalistes, organisations, gouvernements et citoyens l’art d’exploiter les données publiques.

– Genève accueille la 8e édition de l’Open Knowledge Conference. Pourquoi la Suisse pour l’organisation de ce grand raout mondial?

– La présence des organisations internationales fait de Genève un lieu clé dans le domaine de l’Open Data. La Suisse est aussi un pays à la pointe de l’innovation. C’est le terreau idéal pour favoriser l’ouverture des données au sein du gouvernement, des entreprises et des ONG.

– Quel est le cadre nécessaire au succès d’une initiative Open Data?

– Cela varie selon les pays. Tout le défi consiste à obtenir un accès aux données pertinentes, et utiles pour les citoyens. Puis d’engager la communauté des utilisateurs – des «hacktivistes», entreprises, universités ou simples citoyens – dans ce mouvement d’ouverture.

– Les sceptiques voient dans l’Open Data le risque que les citoyens foncent tête baissée dans les méandres des données pour en faire n’importe quoi sans esprit critique…

– C’est une préoccupation commune que nous avons. Malgré tout, il est contre-productif de donner trop d’importance aux risques potentiels. Cela ne doit pas être un frein au développement du mouvement Open Data. Bien sûr que les erreurs existent. D’ailleurs, les politiciens et les médias nous bombardent tous les jours de chiffres inexacts. Si les statistiques énoncées sont publiques, cela permet à tout un chacun de vérifier et corriger ce qui est dit ou écrit. L’Open Data crédibilise l’information.

– Qu’attendez-vous de l’Open Knowledge Conference à Genève?

– De l’innovation et de nouvelles passerelles entre les participants. La force de la conférence est de réunir aussi bien des membres de la Banque mondiale, des politiciens, mais aussi des programmateurs, graphistes ou scientifiques. Notre objectif est de réunir les communautés actives dans l’Open Data pour les faire collaborer.

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