Genève

Pablo Cruchon, ensemble, c’est tout

SolidaritéS s’est trouvé un infatigable militant en la personne de Pablo Cruchon. Adepte de l’action de rue plutôt que de la théorie chère à l’extrême gauche, il est un peu la gauche Podemos de la République

Gentil. C’est l’épithète ambiguë dont certains l’affublent, ses admirateurs pour mettre en avant son humanité lumineuse, ses détracteurs pour railler un manque d’envergure.

Pablo Cruchon, donc. Le Vaudois d’extrême gauche qui monte à Genève, le secrétaire politique de SolidaritéS qui a remplacé l’irremplaçable Pierre Vanek. Il est de tous les bons coups, vous l’avez vu partout. En tête de la manifestation contre l’austérité, au printemps dernier, défilant avec les traditionnelles banderoles enjambant le siècle. Aux jours de grève de la fonction publique, une saison plus tôt, tous derrière et lui devant. En squatter de la maison des arts du Grütli avec le collectif No Bunkers, des jeunes révoltés contre le logement dans des abris de requérants déboutés.

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En Vieille Ville, traînant ses baskets sur les parquets d’époque du bureau du ministre Mauro Poggia, pour négocier âprement le sort de cette nouvelle classe d’opprimés. Sous les fenêtres du conseiller d’Etat Pierre Maudet pour dénoncer l’expulsion d’une famille syrienne. Derrière toutes les tentatives de porter l’estocade aux propriétaires, via l’Asloca dont il est membre du comité, et par des initiatives populaires, en veux-tu en voilà. Fourbissant ses armes contre RIE III, la mère de toutes les batailles, pour lui comme pour la droite.

Pablo Cruchon ou la gauche Podemos

Pablo Cruchon, le militant de la rue, le tout-terrain de l’extrême gauche genevoise, et ce généreux sourire de brave garçon qui lui fend la gueule en toutes circonstances. «Je veux faire converger les luttes, celles des migrants, des chômeurs, du service public, des locataires. Je crois en des mouvements sociaux de fond. Je ne dissocie pas la rue de la politique.» Pablo Cruchon ou la gauche Podemos. «Juste, réagit Jean Batou. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir une bonne compréhension de la politique institutionnelle.» Si tout va normalement, on le retrouvera d’ailleurs sur la liste des candidats au Grand Conseil en 2018.

Si la nouvelle égérie de SolidaritéS émarge à l’extrême gauche, c’est qu’il représente un nouveau paradigme qui le distingue de l’ancienne génération: «Pour nous, la révolution mondiale n’est malheureusement plus imminente. Les vecteurs militants historiques ne sont que peu investis par les jeunes. Pour bouger les lignes politiques, il faut remettre les gens en mouvement, réoccuper les quartiers, les squats, créer des espaces démocratiques purs.»

Ici, c’est l’ancien animateur socioculturel qui parle. Celui que Pierre Vanek a adoubé il y a trois ans, afin de donner au mouvement une nouvelle amplitude. Si les caciques pèsent encore lourd au Politbüro, Pablo a désormais gagné un statut. «Il est chef à condition de consulter», glisse un camarade. Une opinion qu’on traduit ainsi dans les autres galaxies de l’ultra gauche: «Il est très obéissant à son chef Vanek et je doute qu’il ose traverser la route en dehors des passages jaunes».

Anticlérical, élevé à Brassens

Ses détracteurs à gauche, il faut les chercher parmi les républicains laïcards. Ceux-ci réprimandent cet islamo-gauchiste qui voit dans les musulmans les nouveaux damnés de la terre. Mais lui nie cette lecture: «Je suis athée et anticlérical, élevé à Brassens. Mais aujourd’hui l’islam fait partie de la société suisse et pour que chacun y trouve sa place, il faut laisser la porte ouverte.» Pablo Cruchon réfute le concept de culture (peut-être parce qu’il est issu lui-même de deux cultures, suisse par son père, brésilien par sa mère), sans s’apercevoir que le multiculturalisme en est une. Pour lui, l’islam est un non sujet: «Il faut traiter les religions au même titre que des associations de pétanque.» D’ailleurs, si on cherche bien, celles-là aussi sont des clubs de mâles sexistes et rétrogrades, non?

La méthode Cruchon ne s’embarrasse pas de la théorie chère aux héritiers de Marx. Car à battre le pavé keffieh au vent, on en oublie ses classiques. Ainsi, au redoutable quiz de Pascal Décaillet sur Léman Bleu, où bien d’autres s’y sont cassé les dents, le jeune universitaire a confondu Dubcek, le réformateur communiste du Printemps de Prague, avec le dictateur roumain Ceausescu. Diable! Si ses pairs lui pardonnent, comme Jean Batou «il est suffisamment affirmé pour être affirmatif, mais pas assez pour ne pas creuser les sujets qu’il ne maîtrise pas encore», d’autres méprisent: «Il manque de formation politique, il n’a pas lu le Capital», souffle-t-on. «Je l’ai lu en partie, s’amuse l’intéressé. Mais l’apport fondamental de Marx, pour moi, c’est la dialectique. Ou comment la réalité questionne la théorie.»

Un anarcho-syndicaliste

Le revoilà dans la rue, le petit père des peuples genevois, plus militant qu’intello. Heureusement d’ailleurs, car dans cette funeste éventualité, Cruchon nous concocterait une anarchie sympa, bonnard et cool, où la fonction publique, allez savoir comment, serait pourtant reine: il est contre la propriété privée des moyens de production, contre toute forme d’interdiction, pour une sortie du capitalisme, en faveur de la libre circulation pour tous. «Si vous voulez absolument me coller une étiquette, alors notez anarcho-syndicaliste.» Il a lu Pierre Bourdieu, Jean-Claude Kaufmann, Michel Foucault, et Marx, en diagonale. Mais c’est à une romancière de quai de gare qu’on empruntera le titre qui lui va si bien: «Ensemble, c’est tout».


Profil:

1983: Naissance à Lausanne

2000: Il entre dans le jeu politique en fondant «Les gymnasiens en mouvement», un syndicat étudiant.

2008: Il participe à un forum politique dans le quartier de Bellevaux à Lausanne.

2012: Il débarque à Genève et devient syndicaliste au SSP

2014: Il entre à SolidaritéS

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