Il est en première ligne dans la campagne contre les forfaits fiscaux. Jusque devant la porte de riches étrangers supposément imposés à la dépense et désignés ainsi à la vindicte publique. Pablo Cruchon, secrétaire politique de Solidarités, branche genevoise, a organisé les descentes à Cologny, chez l’oligarque russe Gennady ­Timchenko, et sur les hauts de Montreux, chez Traudl Engelhorn, dont le nom ne dit rien à la plupart mais qui figure d’année en année sur la liste des 300 plus riches de Bilan.

Ces actions ont soulevé l’indignation dans le camp adverse. «Une chasse aux sorcières, un visage de la politique qu’on pensait disparu», a dénoncé le PLR vaudois. Le député PDC genevois Vincent Maitre assimile à «une forme de contrainte de désigner publiquement des coupables d’on ne sait quelle infraction puisque ces gens respectent la loi».

«On a voulu personnaliser, c’est vrai», justifie Pablo Cruchon, 31 ans, sans le moindre remords. Il prête à ces visites un côté «bon enfant». Les victimes ont été choisies sur la base d’informations de presse récurrentes, du fait ­qu’«elles occupent une position dans le système mondial». A Zoug, le militant vétéran Niklaus Scherr est allé manifester devant le domicile de Viktor Vekselberg sans susciter autant de réactions négatives, assure son jeune émule romand.

Cela étant, il n’y aura plus d’opérations de ce type d’ici à la votation. Il n’y aurait pas non plus lieu d’y lire une volonté générale d’introduire une nouvelle manière de faire de la politique. Mais tout de même: Pablo Cruchon trouve que celle-ci «se passe trop souvent entre politiciens seulement, plutôt que sur la place publique. Cela permettrait de repolitiser des citoyens qui, faute de trouver une emprise sur les événements, restent trop souvent à l’extérieur.»

Lui a été militant très jeune. A 14 ans, il a fondé sa première association. C’était pour la promotion des espaces culturels, dans la région de la Haute-Broye (VD) où il a grandi, fils de parents tous deux actifs dans le domaine social. Il a été marqué par le parcours de sa mère, une Sud-Américaine ayant fui la dictature et dont il tient son prénom. «C’est la tradition familiale, nous nous battons pour les handicapés, les toxicomanes, les exclus.»

Il a contribué à la commission consultative des jeunes de la Constituante vaudoise, à Gymnasiens en lutte et même à la fondation des Jeunes Verts vaudois, un épisode qu’il décrit avec le recul comme «un échec cuisant pour la ligne que je défends». Titulaire d’un bachelor en travail social de l’Université de Fribourg, il a été éducateur spécialisé à Valmont, un centre fermé pour adolescents, puis animateur socioculturel au centre de loisirs lausannois de Bellevaux.

En 2012, il est engagé à Genève comme secrétaire au Syndicat des services publics (SSP), puis comme permanent politique de Solidarités, où il remplace Pierre Vanek. Un job à sa mesure, qui permet d’allier militantisme professionnel et diversité des causes. Le jeune homme professe son «besoin d’une activité orientée vers une modification profonde de la société. C’est l’absence de projet politique alternatif qui pose problème aujourd’hui aux socialistes et aux Verts.»

Depuis peu, le Vaudois s’est domicilié à Genève, avec le plaisir d’un anticapitaliste s’implantant au cœur de la place financière. Il s’y plaît, aime les quartiers populaires de la ville, comme il apprécie la politique genevoise, «plus franche que la vaudoise, on y voit plus clairement qui défend qui».

«La fiscalité est le grand enjeu de la société contemporaine», souligne-t-il. D’elle dépendent la répartition des richesses et les moyens permettant à l’Etat de dispenser ses services et sa solidarité. La campagne sur les forfaits permet de thématiser sans attendre sur la réforme de la fiscalité des entreprises, la grande bataille à venir.

Une chose pourtant le dépite: «Les Suisses votent souvent comme des riches. Parce qu’ils croient au mythe de la Suisse comme îlot de prospérité dans un monde chaotique, grâce aux sacrifices d’un petit peuple besogneux.»

Pour le 30 novembre, Pablo Cruchon ne désespère pas: «Avoir mis l’égalité devant l’impôt sur la place publique, c’est déjà quelque chose de gagné. Et peut-être que le Röstigraben, pour une fois, jouera en notre faveur.» L’heure avance, Pablo Cruchon rejoint un stand de campagne, place Bel-Air. Il s’agit cette fois de héler le passant, le tout un chacun qui paie ses impôts selon la déclaration ordinaire, et de lui proposer un avantageux forfait.

«Mettre la fiscalité sur la place publique, en vue de la grande bataille sur l’imposition des entreprises»