Marie, 88 ans, pousse la grande table en bois d'un geste vigoureux. Pull-over mauve et ongles manucurés, la vieille dame se hisse sur la pointe des pieds pour atteindre le bouton du radiateur. «Il fait froid dans cette salle. Je suis trop petite, aidez-moi à régler l'appareil», dit-elle à son infirmier. Un coup de main parmi d'autres, essentiels au quotidien de Marie. Un «soin de base» que les soignants devront peut-être bientôt facturer à leurs patients, ironise Benjamin Tobler, infirmier à la résidence genevoise Bon-Séjour.

Si le nouveau modèle de financement des soins adopté par le Conseil fédéral le 16 février entre en vigueur comme prévu en janvier 2007, les prestations telles que la toilette ou l'alimentation ne seront plus remboursées par l'assurance de base. Une perspective qui inquiète les 84 aînés de l'EMS de Versoix, comme la plupart des personnes âgées à Genève.

Installée dans la salle de jeux, Marie débat de la proposition de Pascal Couchepin avec Marc, 95 ans, et Lydia, 94 ans. Elle lance: «Une amie m'a dit: tu commences à nous coûter cher. Il y a beaucoup trop de vieux en Suisse.» Marc et Lydia soupirent. Tous trois tombent d'accord: «Qu'on nous fasse la piqûre finale alors! Beaucoup d'entre nous ne demanderaient pas mieux que d'en finir.»

Les pensionnaires ne comprennent pas. Qui paiera leurs soins de base? Actuellement, le financement est partagé entre l'assurance maladie, l'AVS/AI par une «allocation pour impotence», et les prestations complémentaires, ainsi que les cantons et les communes. Le reste est à la charge des aînés. Si le projet est appliqué, la participation financière des bénéficiaires augmentera.

Dans ces conditions, Marie aura de la peine à s'en sortir. Car elle ne veut en aucun cas demander à ses enfants de mettre la main à la poche. «J'ai mon orgueil. Je ne veux pas être à la charge de ma famille. C'était ma condition quand je me suis inscrite à la Résidence Bon-Séjour. Alors mon AVS et mon allocation assurance maladie y passent entièrement, et le reste est payé par l'Office cantonal des personnes âgées.»

«Les caisses maladie ne se rendent pas compte»

Selon le directeur de Bon-Séjour, Marie fait partie des 60% de résidents qui bénéficient d'une aide étatique. «Les autres financent eux-mêmes leur séjour, qui coûte 188 francs par jour. Mais dans d'autres EMS, les prix peuvent grimper jusqu'à 260 francs.» Philippe Ma admet qu'il faut trouver une solution pour assumer la facture fédérale de 7 milliards engendrée par les soins aux personnes âgées. Mais il n'approuve pas le projet de Pascal Couchepin. Comme la majorité des acteurs de la santé, il souligne la faiblesse principale de la réforme: comment distinguer les soins médicaux des soins de base?

«Les caisses maladie ne se rendent pas compte. Les infirmières ne sont pas là uniquement pour habiller et donner à manger aux aînés. Les actes médicaux, comme les piqûres et les pansements, sont rares, mais en revanche, un certain nombre d'actes sont à la frontière. L'infirmière a des connaissances lui permettant de déceler le moindre signe de faiblesse. C'est son rôle essentiel: observer et alerter le médecin des symptômes physiques ou psychologiques, comme la dépression», explique Philippe Ma.

Une profession mise en danger

Le personnel soignant est unanime sur un point: on se dirige vers une médecine à deux vitesses. Pour l'infirmier Benjamin Tobler, le risque est important. «Pour l'instant, on n'a pas besoin de se préoccuper de la facturation. On soigne les aînés selon leur degré de dépendance et pas en fonction de leur porte-monnaie.» La perspective de répertorier chaque prestation dans un calepin, à l'instar des médecins avec TarMed, horripile le jeune infirmier. «D'abord, c'est impossible de distinguer les actes purement techniques des aides quotidiennes. Par exemple, de nombreux résidents profitent de la toilette pour me confier leurs états d'âme. Est-ce considéré comme une aide psychologique ou un acte de base?»

Benjamin Tobler prévient: «Si les infirmiers doivent tout décortiquer, l'attractivité de la profession diminuera. On risque de décourager les jeunes de se lancer dans une carrière au moment où, avec le vieillissement de la population, les besoins ne cessent de croître.»