Portalban, sa plage, son port, son camping… et son club échangiste. Engourdi par les frimas de cet interminable hiver, le petit village de la Broye fribourgeoise, cette année, est malgré tout sorti de sa torpeur plus vite que d'habitude. Oh! les touristes alémaniques n'ont pas encore débarqué sur le bord du lac de Neuchâtel, et avant fin mai on ne risque guère de les voir. Mais, au cœur de la localité, ça cancane. On sent planer un léger malaise. Et pour cause. Les habitants viennent d'apprendre que Le Verdet, petit bijou de bistrot bâti à la fin du XVIIIe siècle, allait devenir une sorte de lupanar pour couples en mal de sensations fortes.

Devant le bâtiment, deux gros conteneurs bleus cachent en partie les murs du restaurant. A l'intérieur, ça cogne, ça scie, ça perce, ça arrache: visiblement tout va être refait à neuf. Mais, même en transformation, «cet endroit a une âme», susurre Jimmy Jacquat, le préposé aux travaux qui empile des gravats dans une des bennes. «Il était fermé depuis deux ans. C'est une bonne chose qu'il renaisse à la vie.» Même sous forme de club échangiste? «Pourquoi pas? Il paraît que c'est à la mode chez les BCBG. Si cela répond à certains fantasmes, moi, ça ne me dérange pas.»

Sur la façade, une rosace. Avec une date: 1797. Et une inscription: «Bon logis, à pied, à cheval». L'ancien hôtel a une longue histoire; on y venait, paraît-il, de loin à la ronde. En face, à une dizaine de mètres, la poste et l'école. Justement, c'est l'heure de la récréation. Que pense l'instituteur Michel Pury de son futur voisinage? «Vous savez, avant, il y avait un dancing, avec des prostituées. La journée, depuis les fenêtres de la classe, les enfants avaient la vue sur leur bal vers la cabine téléphonique… A Portalban, la population est un peu vaccinée. C'est clair que notre réputation ne va pas s'améliorer avec ce club. Mais bon, tout cela se passe la nuit. La vie quotidienne du village ne devrait pas être trop perturbée.»

«Le Palais des Sens». Ainsi s'appellera l'établissement, qui devrait ouvrir ses portes en août prochain. Le futur gérant, Daniel Broggi, 39 ans, ne tarit pas d'éloge sur son «bébé», un projet «novateur, le premier du genre en Suisse romande».

Las du tournus des filles

Bronzé, bardé de chaînes en or, portant un léger bouc taillé au millimètre, ce Vaudois affiche «onze ans d'expérience dans le domaine de la nuit». Peu désireux de s'étendre sur le sujet, il complète juste en précisant qu'il a tenu deux night-clubs, l'un dans le Chablais (ndlr: le Night Dream à Aigle) et l'autre dans la région genevoise. «Mais j'en avais marre des cabarets, avec le tournus des filles, qui changent chaque mois… C'est pénible. Je voulais connaître autre chose.»

Tout en travaillant à mi-temps comme comptable dans une entreprise lausannoise, l'homme prospecte, affine son projet. Il est bientôt convaincu que, dans le domaine de l'échangisme, la Suisse romande avoue de criantes lacunes. «Les adeptes sont obligés d'aller en France, ou de se rencontrer dans des saunas, explique-t-il. Or les saunas, c'est bien joli, mais être obligé de se mettre en peignoir… Ce n'est pas très agréable.»

Il réussit à entraîner quelques relations dans l'aventure, réunit 2,5 millions de francs pour racheter Le Verdet de Portalban, afin de le transformer en «paradis du libertinage». Qui seront les clients? «Des personnes aisées, ouvertes d'esprit, qui n'hésitent pas à se déplacer, qui plus est dans un endroit isolé, pour connaître de nouvelles sensations.»

A l'entendre, l'enseigne broyarde va connaître une sacrée mue. Ouvertes à tout le monde, les portes ne laisseront passer que des couples âgés de 20 ans au moins, dont le porte-monnaie se délestera d'une centaine de francs pour l'occasion.

Sur trois étages

L'endroit comportera trois étages. Le rez sera un dancing avec musique et lumière tamisée. Au premier, un bar, un vestiaire, un jacuzzi, des pièces plus intimes, «où la clientèle pourra passer à des choses plus libertines». Enfin, le second est réservé aux VIP, qui, sur présentation d'une carte de membre ou moyennant un supplément à l'entrée, auront droit à une touche personnalisée – comme des soirées à thème ou en extérieur (sur un bateau, par exemple). Particularité: Daniel Broggi compte édifier une annexe qui abritera un restaurant, dont l'accès sera public.

«Il n'y aura pas d'hôtesse au Palais des Sens», insiste le futur gérant, qui bénéficie néanmoins d'une patente de cabaret-dancing, la police du commerce fribourgeoise ne délivrant pas de papier spécifique pour ce type inédit d'établissement. Une police qui est dans l'expectative. Elle attend pour voir, promettant de garder un œil attentif sur le club de Portalban quand il sera ouvert.

«Pas catholique du tout!»

Au village, justement, la récré est terminée. Passe Claude Collomb, un natif du lieu, qui promène ses deux chiens. «J'espère que ça fera moins de bruit qu'à l'époque du dancing, soupire-t-il en regardant Le Verdet. Ce club traduit une évolution de la société; toutefois, je trouve quand même cela assez étonnant. Mais du moment que les autorités communales et cantonales ont donné leur accord, qu'est-ce qu'on peut y faire?» Son voisin, Bonaparte Thévoz, pêcheur à la retraite, est plus explicite: «Une histoire pareille, en pays catholique, c'est une honte!» Et de blâmer le syndic, coupable à ses yeux de ne pas avoir informé la population. Est-ce exact? «Le projet a été mis à l'enquête, sans rencontrer la moindre opposition», se défend le magistrat. Qui refuse d'en dire davantage: depuis que l'affaire a été portée dans les journaux, il a reçu des lettres d'insulte anonymes.

De son côté, Daniel Broggi – même si ses gestes traduisent une certaine nervosité – ne craint pas trop la réaction des habitants de Portalban. «Il y aura peut-être quelques frictions au début. Mais quand ils auront vu que le club ne génère aucune nuisance nocturne, ça se tassera», espère-t-il.