«Alors que je n’avais jamais eu d’idées noires, pendant une garde, j’ai eu envie de sauter par la fenêtre. Ça me paraissait être la meilleure issue.» Bénédicte*, la trentaine, est médecin assistante, ou autrement dit interne: diplômée, elle est encore en formation postgraduée dans divers établissements hospitaliers suisses.

Une situation telle que l’a vécue Bénédicte n’est pas un cas isolé. Un groupe de travail de l’Association suisse des médecins assistant-e-s et chef-fe-s de clinique (Asmac) a organisé début mars 2021 une première réunion pour ébaucher des solutions face à ce constat: nombreux sont les internes à travailler plus que ne l’autorise la loi et les manques dans la formation médicale postgraduée sont monnaie courante. Rien n’a filtré de la réunion: le groupe de travail n’est qu’au début d’un processus qui durera plusieurs mois.

Quand on prend une pause, on a l’impression de voler du temps

Agathe*, 31 ans, médecin assistante

Le plus étonnant est que cette réunion n’est pas liée à la crise du coronavirus. Elle espère répondre à un problème de fond qui existait bien avant, explique Marcel Marti, responsable de la communication pour l’Asmac. «Le coronavirus n’a pas eu le même effet pour tous les médecins, dit-il. Lors de la première vague, certains ont vu leur travail réduit, avec l’interdiction des opérations qui n’étaient pas urgentes. D’autres ont été débordés.» Un sondage effectué par la FMH fin mai 2020 montre ainsi que 9% des médecins avaient «beaucoup plus de travail» et 9% «beaucoup moins» (36% à peu près la même charge).

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Mais les jeunes médecins n’ont pas eu besoin du covid pour se trouver dans des situations de mal-être. Le réseau ReMed (soutien pour médecins en Suisse) a reçu près de 170 demandes d’aide en 2020 de médecins en souffrance, dont des médecins assistants. Un chiffre en constante augmentation, à mesure que le réseau se fait connaître: il n’y avait que 93 demandes en 2012. Franco Renato Gusberti, médecin spécialiste en psychiatrie et psychothérapie FMH et intervenant pour ReMed, raconte son expérience ces dernières années. «Je vois beaucoup de jeunes en burn-out et en dépression, dit-il. Ils perdent leur motivation en découvrant la pratique après tant d’années de formation. Beaucoup disent dormir mal, commencer à perdre les pédales, ne plus pouvoir se concentrer.»

Les raisons? Le Dr Gusberti pointe une diminution des moyens pour une augmentation des exigences. «Tout est lié à la question de la performance des hôpitaux, dit-il. Les pouvoirs politiques et administratifs doivent comprendre que la médecine ne peut être réduite à une logique commerciale.»

Les hôpitaux s’étonnent et contestent une telle pression (voir ci-dessous). La plupart ont embauché davantage d’internes ces dernières années, pour justement mieux répartir la charge de travail. Ainsi, les HUG en emploient 15% de plus par rapport à 2015, soit 926 médecins internes actuellement sur un total d’environ 1600 médecins. Du côté de l’Ensemble hospitalier de La Côte (EHC), «il y a une vraie attention de la part des médecins cadres à la supervision des médecins en formation et au bon respect du cadre de la Convention collective de travail en vigueur, nous fait savoir son service de communication. Le nombre de médecins en formation a doublé à l’EHC en dix ans pour un volume d’activité quasiment stable. En parallèle, le volume d’heures supplémentaires a largement diminué.» L’EHC compte aujourd’hui 140 médecins assistants et chefs de clinique et 144 médecins cadres, agréés et consultants.

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Badger puis retourner travailler

Mais ces augmentations d’effectifs ne semblent pas toujours suffire. Les heures supplémentaires demeurent une cause de souffrance, comme l’explique Bénédicte: «On faisait cinq à dix heures supplémentaires par semaine, pour des semaines allant jusqu’à 60 heures. Souvent, les chefs répondaient à ceux qui se plaignaient qu’ils devaient mieux s’organiser.» D’autres médecins assistants affirment n’avoir pas été informés tout de suite de la possibilité de noter ses heures supplémentaires – en les justifiant chaque jour par e-mail. Plus systématique encore: des médecins qui badgent à la fin de leur journée «officielle» puis retournent continuer le travail administratif.

Un sondage effectué du 21 janvier au 2 mars 2020 (juste avant la première vague), auquel environ 3000 membres de l’Asmac ont répondu, montre qu’en 2019, 45% des personnes interrogées ont travaillé plus de 52 heures par semaine, alors que la loi fixe la durée maximale à 50 heures. Sans compter ceux qui ne les comptent pas… Chez les médecins ayant une charge de travail de plus de 60 heures, seuls 32% notent leurs heures supplémentaires.

En 2019 toujours, le nombre moyen d’heures supplémentaires cumulées dans l’année chez les médecins assistants a atteint 141,4 heures, la valeur la plus élevée depuis 2013. Et deux tiers des personnes interrogées affirment avoir vécu, au cours des deux dernières années, une situation dans laquelle un patient a été mis en danger pour cause de surmenage des médecins.

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«J’allais pleurer au moins une fois par jour»

Travailler en permanence à flux tendu, Agathe*, 31 ans, médecin assistante, sait ce que c’est. Elle est désormais employée à temps partiel dans un établissement hospitalier romand et pose mieux ses limites. Mais ses débuts au CHUV ont été difficiles. «J’étais mentalement épuisée. J’allais pleurer aux toilettes au moins une fois par jour.» La jeune médecin accumulait les heures supplémentaires et les notait consciencieusement. Ses chefs n’ont pas tardé à la convoquer estimant qu’elles étaient trop nombreuses. «J’ai dû invoquer le fait que c’était le début. J’ai été en quelque sorte forcée à accepter qu’elles étaient dues à mon inefficacité, pour qu’on puisse en «oublier» une partie, se rappelle-t-elle. Je n’avais pas trop le choix.»

Agathe note aussi le décalage entre ce qui est prôné et la réalité du terrain. «On nous dit souvent qu’il faut prendre des pauses alors que, concrètement, c’est impossible. On est toujours le minimum de personnes pour que ça passe. Si les chefs réalisent que le travail peut être fait avec une personne de moins, on le fait. Le fait que ça puisse provoquer des burn-out, ça passe en second plan», regrette-t-elle. Elle décrit une culture basée sur la culpabilisation des médecins: «Quand on prend une pause, on a l’impression de voler du temps.»

«On se dit aussi qu’on ne peut pas arrêter, pas après avoir investi autant d’années dans ce travail», ajoute Bénédicte.

Quelles mesures contre la surcharge des jeunes médecins? «C’est évidemment pire en cette période de coronavirus, s’inquiète Franco Renato Gusberti. J’espère que cette crise permettra de faire prendre conscience aux politiciens que les médecins du futur ne doivent pas n’être que des employés chargés de diminuer les frais pour les hôpitaux et les assurances maladie.» Pour l’Asmac, il est trop tôt pour dire à quoi mèneront leurs réunions entamées début mars. Mais un sondage pour une semaine de 42 heures, lancé par des médecins assistants, avait suscité un large écho… De quoi entrevoir des propositions fortes.

* Prénoms d’emprunt


Les efforts des hôpitaux

Le système hospitalier use-t-il ses internes, même en dehors de la période de pandémie? Plusieurs directions hospitalières suisses ont pris des mesures

Philippe Eckert, directeur général du CHUV se dit surpris par le témoignage d’Agathe*. «Le temps de travail au CHUV est fixé à 46 heures, et les heures supplémentaires sont comptabilisées et contrôlées. Depuis 2017, nous assurons un suivi de façon systématique, on ne peut pas parler chez nous d’heures supplémentaires massives. Si le problème survient, il est discuté. Les cadres ont aussi des cours de management de proximité: notre politique tend vraiment à protéger les médecins assistants, et notre culture est bienveillante.»

Système de signalement et formation des cadres

Un système de signalement existe pour qui aurait besoin d’aide, précise Philippe Eckert. «Nous voulons absolument éviter que quiconque souffre dans son coin.»

Mais cette culture de la «culpabilisation», où prendre une pause serait mal vu, est-elle une réalité dans le monde médical? Pour Arnaud Perrier, directeur médical des Hôpitaux universitaires de Genève, «il y a des cultures de services davantage que d’hôpital. Aucun établissement n’a en tant que tel ce genre de culture, et si c’est le cas dans certaines spécialisations, il faut l’éviter à tout prix. Mais il est vrai aussi que les internes intègrent au cours de leur formation ces valeurs de la profession qui consistent à se surinvestir, et se mettent une grande pression.» De fait, les cadres des HUG sont formés à la détection de signes de burn-out chez les internes.

Concernant les heures supplémentaires, le directeur médical des HUG est très clair: «Nous avons trop d’heures supplémentaires, même si la réalité est différente dans chaque service. Elles sont comptabilisées mais notre système aux HUG est compliqué. Nous y travaillons, et l’une des alternatives serait d’avoir un système de pointeuse.»

«Le travail du médecin n’est plus qu’au chevet du patient»

Pour Arnaud Perrier, il existe des solutions pour le temps «le moins bien investi», à savoir celui où les médecins font de la «dactylographie», comme il dit. Comme la dictée numérique, pour retranscrire les mots du médecin. Quelques services aux HUG utilisent déjà cette option. Le métier s’est complexifié, admet Philippe Eckert. «Aujourd’hui, le travail du médecin ne se fait pas qu’au chevet du patient. Un certain travail qualifié d’administratif est indispensable, comme la coordination de la prise en charge et la tenue du dossier du patient.»

Ne faudrait-il pas embaucher davantage pour éviter la surcharge? «On peut déjà réorganiser les effectifs, en déléguant notamment certaines tâches à des infirmiers formés pour cela, leur permettant dans un même temps d’acquérir de nouvelles compétences, juge le directeur médical des HUG. Mais nous arrivons aujourd’hui à la limite, au niveau financier, de ce que le système hospitalier peut engager comme médecins.»

Anne-Geneviève Bütikofer, directrice de H +, l’organisation nationale des hôpitaux, cliniques et institutions de soins publics et privés, ne dit rien d’autre: «Ces dernières années, les hôpitaux et les cliniques ont recruté davantage de médecins assistants pour faire face à la situation tendue. Cela a été un succès. Cependant, le secteur est intégré dans un cadre politique qui détermine les ressources financières. Il ne peut pas recruter un nombre infini de médecins.»

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