«Ces médicaments, je les ai pris dans un seul but: mourir.» Du haut de ses 14 ans, Clara* évoque avec un certain détachement le cauchemar traversé lors du semi-confinement en mars 2020. Pour cette adolescente genevoise en crise, qui cumulait alors difficultés scolaires et mauvaises fréquentations, la pandémie a fait office de détonateur. Coincée chez elle avec sa mère qui l’élève seule, la jeune fille «pète les plombs». Aujourd’hui déscolarisée, elle est suivie en ambulatoire au service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SPEA) des Hôpitaux universitaires genevois (HUG). Un sas de décompression où des professionnels l’aident à mettre des mots sur sa souffrance et à canaliser ses émotions.

Son mal-être, Clara le traîne depuis des années. Assise sur un banc aux côtés de sa mère, elle le verbalise par bribes sans toujours en mesurer la gravité. Derrière son franc-parler, la pudeur de l’enfance transparaît dans son parcours cabossé. Harcelée depuis l’école primaire, la jeune fille subit moqueries et insultes sur son physique, ses origines métissées, son milieu social modeste. «Je rentrais tous les jours en pleurs», raconte Clara qui, chaque matin, invente des maladies imaginaires pour ne pas se rendre à l’école. Ses résultats scolaires s’en ressentent, elle n’arrive plus à suivre et redouble une année. A la maison, la situation devient conflictuelle au point qu’elle effectue plusieurs allers-retours entre le domicile de sa mère et celui de son père, avec l’intervention de la protection des mineurs, qui soupçonne une négligence parentale. A l’âge de 12 ans, sa relation avec un jeune plus âgé rencontré sur les réseaux sociaux dérape. A nouveau des violences, des insultes et un rapport sexuel non consenti qui achève de broyer son estime d’elle-même.

Hausse des demandes

Anxiété, idées noires, troubles du sommeil ou encore dépression: les conséquences de la pandémie sur la santé psychique des adolescents sont multiples. A Lausanne, le CHUV enregistre 50% de demandes d’hospitalisation supplémentaires depuis l’été. A Genève, l’Office médico-pédagogique affiche quant à lui une liste d’attente plus longue que d’ordinaire, preuve d’une préoccupation grandissante dans le réseau. Les consultations spécialisées du SPEA enregistrent aussi une augmentation des demandes. «Des parents désemparés demandent de l’aide et ont du mal à en trouver, constate Rémy Barbe, médecin adjoint, responsable de l’unité hospitalisation au service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des HUG. Si le Covid-19 a révélé des vulnérabilités chez des jeunes auparavant sans histoire, il a accentué les pathologies de ceux qui allaient déjà mal.»

Lorsque la pandémie se déclare, Clara est sur le fil. «En tant que personne à risque [ndlr: elle souffre de diabète], j’avais peur que le virus débarque à Genève, j’ai commencé à paniquer à l’idée d’être coincée à la maison», raconte l’adolescente. Le 16 mars, la sentence tombe, les écoles ferment. Un événement qui vient perturber l’équilibre, déjà fragile, de la jeune fille. «Clara a très mal vécu le confinement, elle se mettait en rage quand je lui disais qu’il ne fallait pas sortir, refusait de porter le masque, c’était la guerre», raconte sa mère, désemparée. Son mal-être, Clara l’exprime par de l’agressivité, des pleurs. Terrée dans sa chambre, elle s’isole et broie du noir. A la rentrée de septembre, la situation se dégrade. La jeune fille sèche les cours et traîne dans les trams, «le plus loin possible de chez elle», enchaîne prise de médicaments et scarification, jusqu’à l’hospitalisation à l’automne dernier.

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«Un déclic»

Depuis, Clara fréquente l’hôpital de jour trois jours par semaine aux côtés d’une dizaine d’autres jeunes. Gérée par une équipe pluridisciplinaire, la structure fonctionne par groupes thérapeutiques. «Le but, c’est de permettre à ces jeunes de faire un travail sur eux-mêmes et leurs relations avec les autres, de les aider à comprendre comment ils fonctionnent», détaille Anelise Fredenrich, psychologue coordinatrice. Pour ce faire, différents médiums sont utilisés: l’art, la culture ou encore le sport. Très loin de l’image obsolète des thérapies en tête à tête, mouchoir à la main. «La parole n’est pas toujours ce qui fonctionne le mieux avec les adolescents, souligne la psychologue. Beaucoup ont de la peine à mettre des mots sur leur détresse.»

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Souvent préconisé après une hospitalisation, le lieu fait office de transition pour aider le jeune à se réinsérer dans son univers familial et social. «Pour une raison ou une autre, les adolescents qu’on reçoit ici sont sortis du cadre, on les aide à retrouver des repères, un emploi du temps, une écoute.» Pour éviter un enracinement qui peut s’avérer contre-productif, la durée de fréquentation est de trois mois renouvelables. Quant à la médication, elle est utilisée pour faciliter la communication lorsque les symptômes prennent trop de place.

Pour Clara, l’hôpital de jour, avec ses repas et activités en commun, a constitué un changement d’environnement radical. «Au départ je ne voulais pas y aller, confie-t-elle. Je n’aime pas être en groupe et parler de mes problèmes à des inconnus.» Avec le recul, sa mère considère la pandémie avec philosophie. «C’est une épreuve qui a fait ressurgir beaucoup de souffrance, mais qui m’a aussi permis de crever un abcès avec ma fille. Elle était en chute libre, la voir aussi mal m’a alertée, j’ai pu faire les démarches qu’il fallait.» Aujourd’hui, Clara peut commencer à envisager l’avenir. Elle devrait prochainement reprendre sa scolarité dans une école privée et rêve de devenir mécanicienne ou esthéticienne.

«J’étais triste, en colère»

Alex*, lui, n’entrevoit pas de porte de sortie pour l’instant. «Un tunnel bouché, fermé sur lui-même.» C’est ainsi que le jeune de 14 ans décrit son quotidien sans pouvoir mettre des mots sur son mal-être. Suivi depuis novembre à l’hôpital de jour, il raconte avoir été par le passé une «petite boule de joie». Mais depuis deux ou trois ans, c’est le trou noir. Envie de rien, une motivation au point mort même pour le dessin qu’il adore, l’envie d’en finir juste pour que la douleur cesse. D’où vient-elle? Impossible de le dire. Lorsque la pandémie se déclare, la situation se dégrade. «Avant, je ratais déjà beaucoup de cours, mais avec l’école à distance, j’ai complètement décroché, raconte Alex. Je dormais toute la journée ou j’étais sur mon téléphone, triste, en colère, c’était un mélange de beaucoup de choses.» Replié sur lui-même, le jeune se fait du mal à plusieurs reprises, en parle à sa mère, elle-même en mauvaise posture personnelle et professionnelle, qui l’oriente vers un psychologue.

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La rentrée de septembre se passe mal. «Je ratais de plus en plus, je me suis mis à détester l’école», confie l’adolescent, persuadé que personne ne peut l’aider à aller mieux, simplement l’«accompagner». Pas même sa sœur, en qui il a confiance. Aujourd’hui, Alex est tenu d’aller à l’école un jour par semaine. Une absurdité selon lui. «Le but, c’est de me faire réintégrer les cours, mais en y allant juste le mercredi, je n’arrive pas à suivre, je suis complètement largué, lâche l’adolescent, amer. Je vais évidemment devoir redoubler. J’aimerais autant arrêter maintenant et recommencer en septembre. Le système n’est pas très compréhensif.» Une impasse dans laquelle il se sent englué.

Un cadre familial et social fragilisé

Au-delà de l’histoire de Clara et Alex, comment expliquer une telle détresse? «Chez les jeunes fragilisés, les changements d’organisation ou d’habitudes de vie liés à la pandémie, mais aussi les éléments stressants, le semi-confinement, l’école à distance ou encore le climat anxiogène, ont représenté des facteurs d’aggravation», estime Rémy Barbe.

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Aux urgences, il y a eu une recrudescence de consultations au moment de la reprise cet automne avec des hospitalisations plus fréquentes. L’augmentation des demandes a par contre eu lieu avec un certain délai à l’hôpital de jour. «Durant l’automne, on a enregistré moins de sollicitations que d’ordinaire, ce n’est que depuis janvier que la demande a explosé», relève Anelise Fredenrich, soulignant qu’une dizaine de jeunes sont en attente d’une place. Comme si, dans un premier temps, tous les autres problèmes, psychiques ou somatiques, étaient passés au second plan face au covid. «Les situations qu’on traite ne sont pas forcément plus graves qu’avant, poursuit la psychologue. En revanche, on constate que les réseaux d’adultes autour de jeunes ont été très affectés par la crise et n’arrivent pas à contenir les difficultés. C’est souvent l’un des éléments déclencheurs d’une hospitalisation.»

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En plus de fragiliser le cadre familial et social, la pandémie a aussi fait disparaître les soupapes de décompression, voyages, liens sociaux, loisirs. «Des privations particulièrement dures à vivre à l’adolescence, un moment où les jeunes ont un besoin d’affiliation fort», note Rémy Barbe. Pour le spécialiste, les séquelles de la crise vont se multiplier. «Aujourd’hui, il est plus facile de ne pas aller à l’école sans que cela se remarque, souligne Rémy Barbe. On peut imaginer qu’actuellement des jeunes ont décroché mais ne sont pas encore identifiés.» D’autant que la souffrance visible aux HUG n’est que la pointe de l’iceberg. «Les cas qui arrivent aux urgences sont les plus flagrants, avec les comportements les plus bruyants, des tentatives de suicide aux fugues à répétition. Certains jeunes dont l’état de santé est très inquiétant restent néanmoins hors du réseau, invisibles.»

* Noms connus de la rédaction