Un succès «individuel et collectif». Trois ans jour pour jour après le lancement de l’opération, les autorités genevoises ont tiré le bilan de Papyrus. Mené de 2017 à 2019, le projet a permis la régularisation de 2390 travailleurs clandestins, majoritairement issus de l’économie domestique et, dans une moindre mesure, des métiers du bâtiment et de l’hôtellerie-restauration. Quelque 740 autres candidats attendent encore une décision.

Outre l’impact individuel, l’opération a aussi engendré des bénéfices non négligeables pour l’économie locale en faisant rentrer quelque 5,7 millions de francs dans les caisses des assurances sociales du canton. Salué à Genève, l’héritage Papyrus est désormais entre les mains de Berne.

Sortir de l’hypocrisie et lutter contre le travail au noir: Papyrus, de son nom de code, est né d’une volonté politique, sous l’impulsion du conseiller d’Etat Pierre Maudet, alors responsable de la Sécurité et de l’Economie, allié à Simonetta Sommaruga, chargée à l’époque du Département fédéral de justice et police. Pour assainir le marché du travail domestique, l’objectif était de faciliter la régularisation des travailleurs illégaux en sélectionnant dans la loi certains critères bien définis. Une durée de séjour de cinq ans pour une famille et dix ans pour un couple sans enfants était notamment requise, ainsi qu’un bon niveau de français, une indépendance financière et une absence de casier judiciaire.

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Soupçons de fraude

«Ces critères stricts ont demeuré, chaque dossier a été minutieusement examiné», affirme aujourd’hui le chef du Département de la sécurité, de l’emploi et de la santé, Mauro Poggia, faisant écho aux tentatives de fraude dénoncées au Ministère public et relayées dans la presse fin janvier. Des «exceptions qui ont été arrêtées à temps». Sur les 3380 dossiers déposés, 42 ont été refusés par l’Office cantonal de la population et 5 par le Secrétariat d’Etat aux migrations, parce qu’ils ne remplissaient pas les critères. Ces refus ont abouti à des renvois.

Sur le front des fraudes, «le Ministère public mène actuellement des investigations portant sur la production de faux documents dans des procédures de régularisation, confirme le porte-parole Marc Guéniat. Deux prévenus sont actuellement en détention provisoire.»

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Les dessous de Papyrus, c’est aussi l’immense travail des associations et des syndicats qui ont tenu quelque 2230 heures de permanence pour aiguiller les candidats, souvent terrorisés à l’idée de dévoiler leur existence aux autorités. Un engagement probant. Seul 1% des demandes préparées en amont avec les associations a été refusé. Dans le sillage du projet, les mesures d’accompagnement se sont démocratisées. Le dispositif Chèque service, destiné aux patrons qui souhaitent déclarer leur employé, a ainsi connu une hausse des adhésions de 55%.

Une femme âgée d’environ 45 ans, originaire d’Amérique latine avec, dans deux cas sur trois, des enfants et travaillant comme femme de ménage ou dame de compagnie: le portrait-robot des bénéficiaires de Papyrus lève un coin de voile sur une population invisible. «Signer un bail à son nom, retourner voir ses proches au pays ou encore sortir sans craindre d’être arrêté par la police: les bénéfices de Papyrus ne se mesurent pas en chiffres pour ceux qui ont pu en profiter, souligne Marianne Halle, porte-parole du Centre de contact Suisses-immigrés. Ils ont changé leur vie.»

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Lors de son lancement, Papyrus avait suscité de vives craintes, à l’extrême droite bien sûr, mais pas seulement. Le projet risque-t-il de créer un appel d’air avec l’afflux massif d’une main-d’œuvre précarisée venant remplacer les travailleurs régularisés? Doit-on s’attendre à une hausse des demandes à l’aide sociale de la part de personnes qui auront désormais des droits? Les patrons vont-ils licencier leurs employés en règle, désormais trop cher, et en engager d’autres à moindres frais?

Craintes balayées

Ces craintes ont toutes été infirmées par une étude réalisée par l’Université de Genève. A partir d’un échantillon de 543 personnes, régularisées ou non, le professeur Giovanni Ferro-Luzzi et ses collègues ont mesuré l’indépendance économique des travailleurs régularisés et l’impact du projet sur le marché du travail. «Aucun effet d’appel d’air n’a été observé, souligne le professeur. La mise en conformité contribue au contraire à assainir le secteur de l’économie domestique.» En outre, seul 0,8% des personnes interrogées ont eu recours à l’aide sociale, essentiellement suite à des problèmes de santé.

Fort de ces bons résultats, Papyrus aura-t-il un avenir? S’il n’est pas question pour l’instant de renouveler le projet, l’expérience genevoise pourrait servir de modèle au reste de la Suisse. Interpellé par la Commission des institutions politique, le Conseil fédéral doit rendre une feuille de route pour empoigner la problématique des travailleurs clandestins d’ici à la fin de l’année. Une lueur d’espoir pour les quelque 10 000 invisibles qui vivent et travaillent encore à Genève.