Condamné à sortir

Le gouvernement genevois a signé la fermeture de La Pâquerette des Champs pour fin juin. Retour sur l’histoire et les spécificités de ce foyer externe destiné à la réinsertion des grands délinquants, à travers le témoignage de son dernier résident

«Pierre Maudet est convaincu que, sans ce dispositif, ils fabriqueraient des récidivistes. Il est essentiel que la société apporte ce type de réponse.» C’est en ces termes qu’un rapport de la Commission des finances résume la position du ministre de la Sécurité au moment de défendre la subvention annuelle octroyée à l’Association La Pâquerette des Champs et à son foyer de travail externe pour condamnés en phase de réinsertion. C’était juste avant la mort cruelle d’Adeline et le tour de vis opéré sur tout le domaine de l’exécution des peines.

La petite structure, un appartement en pleine ville, pouvant héberger jusqu’à cinq candidats à un retour progressif à la vie en société, ne sera pas épargnée par la déferlante sécuritaire et médiatique. Le 30 juin prochain est la date officielle de sa fermeture, mais les rares occupants ont déjà déménagé. Tout comme Alf le chat, précieux compagnon sans préjugés, adopté à l’unanimité. Retour sur les particularités de ce sas de sortie à travers le témoignage d’un résident.

L’appartement de sept pièces n’est plus qu’un chantier de paperasse. Martin, appelons-le ainsi, 51 ans, a été l’un des deux derniers pensionnaires de La Pâquerette des Champs. Il y revient pour évoquer ce lieu pas comme les autres. Comme tous ses anciens «colocataires», Martin n’a rien d’un enfant de chœur. Forcément. Il a écopé d’une lourde peine, assortie d’un internement, pour des crimes très graves et a passé 15 ans et 8 mois en prison. A Champ-Dollon, à Bochuz, mais surtout au sein de l’unité de sociothérapie La Pâquerette, grande sœur de ce foyer ouvert, qui faisait évoluer les délinquants souffrant de graves désordres de la personnalité.

C’est là qu’il a appris, dès le début puis à la fin de son incarcération, à gérer ses pulsions et à maîtriser ce que l’expert psychiatre décrivait au procès comme «le noyau sadique qui sommeille en lui». Impossible à éradiquer mais possible à contrôler pour atteindre «un niveau acceptable de dangerosité». La sociothérapie et le suivi avec sa fidèle psychologue des débuts l’ont beaucoup aidé sur cette voie. «Il est plus facile de réfléchir à ce qui s’est passé avec des gens compétents que tout seul», constate Martin.

La Pâquerette des Champs était la suite logique de ce parcours. Il connaissait déjà les lieux pour y avoir effectué des conduites afin de reprendre contact progressivement avec l’extérieur et avec ses proches. Il connaissait aussi les résidents. Car ce foyer, créé en 1990 sous l’impulsion du maître incontesté de la médecine légale, le professeur Jacques Bernheim, destiné à permettre un encadrement adapté à des profils difficiles et imprévisibles, géré par l’association privée du même nom, lié à l’Etat par un contrat de prestation et par une subvention, était en priorité réservé aux détenus de La Pâquerette arrivant en fin de peine.

Une place libérée, Martin s’installe dans cet espace qualifié de chaleureux et accueillant même si l’entente est parfois meilleure avec certains résidents qu’avec d’autres. «Il y avait aussi toujours quelqu’un de l’équipe prêt à écouter et à conseiller. J’aimais bien parler de ma journée en rentrant car ce n’est pas forcément évident. Surtout au début. Il y a beaucoup d’émotions et de choses à gérer. On se retrouve dehors avec des horaires à respecter et la peur de faire quelque chose de travers.» Les contraintes, c’est retour à minuit en semaine, interdiction de quitter le pays et prévenir si on s’éloigne plus de vingt-quatre heures durant le week-end.

Mais Martin, l’homme qui aimait faire souffrir, ne fera rien de mal. Il a un travail qui le satisfait et retrouve le goût des choses simples. Aller à la Fêtes des vendanges, regarder les étoiles, faire les courses, préparer à manger, retrouver une vie de quartier. Des amitiés naissent aussi dans ce foyer et il s’y organise d’improbables loisirs. Comme ceux initiés par un veilleur de nuit mélomane, amateur de contrebasse, qui invite les résidents à ses auditions.

Rien ne sera plus pareil après le 12 septembre 2013 et la sanglante récidive de Fabrice A. lors d’une sortie accompagnée. Ce drame déploie ses secousses sur La Pâquerette des Champs et ses pensionnaires. Martin a la gorge encore nouée à l’évocation de la sociothérapeute si brutalement disparue. «Adeline était ma référente et c’était quelqu’un que j’aimais beaucoup. Elle savait me motiver pour un tas de choses.»

A cette douleur s’est ajouté un sentiment de révolte face au déchaînement médiatique et au durcissement opéré par le politique. «On s’est replié sur nous-mêmes en attendant que l’orage passe. Les autorités ont tenu un discours rassurant, mais on a vite compris que ça n’irait pas.»

Avec raison. En janvier 2014, La Pâquerette est vidée de ses détenus et l’unité qui devait lui succéder au sein de Curabilis reste un mirage malgré les promesses. Six mois plus tard, c’est au tour de La Pâquerette des Champs d’être sous le feu des projecteurs en raison du non-retour d’un résident pris par un besoin irrépressible de prolonger son congé et qui reviendra quatre jours plus tard comme il l’avait annoncé. Cet événement, qui serait passé totalement inaperçu en d’autres temps, fait les gros titres. On parle d’un «assassin en fuite». L’adresse et la photo de l’entrée du foyer, qui avait réussi à mener une existence discrète durant vingt-cinq ans, d’abord à Champel, puis à Plainpalais, sont livrées en pâture par certains médias au public et surtout aux voisins. Il y aura des plaintes, mais aussi une lettre de soutien.

Au début de l’année 2015, Martin ne se fait plus trop d’illusions. Les autres chambres restent vides et il devra quitter cet espace où il a vécu deux ans. «J’ai reçu une lettre un lundi soir me disant que je devais déménager deux jours plus tard.» Direction, ou plutôt retour, à l’établissement ouvert de Montfleury, à Pinchat, en pleine campagne, géré par l’Office cantonal de la détention.

Très joli, dit-il, mais l’esprit y est totalement différent. A La Pâquerette des Champs, il s’occupait des courses, il faisait sa lessive, il avait la clé de sa chambre, il pouvait accumuler les livres. Plus rien de tout cela. «On me lave les draps et le linge, on me fait mon repas. J’ai des barreaux aux fenêtres de ma chambre et ce sont des agents de sécurité qui gardent l’entrée. Je dois pointer une carte pour signaler mes allées et venues et je n’ai pas une seule étagère pour poser mes bouquins. Il n’y a personne à qui j’aurais envie de me confier et rien à proximité. Il faut prendre sa voiture pour aller acheter des cigarettes.» Pour Martin, cette situation n’est pas signe de progrès. Bien au contraire.

Avant de quitter les lieux, il jette un dernier regard à l’appartement même si celui-ci ne ressemble plus à grand-chose. «Ici, j’avais l’impression de respirer.» Collé sur un placard, un papier rappelle qu’il ne faut pas donner trop à manger à Alf. Martin sort son téléphone portable pour montrer la photo du chat. Il avait fallu des jours de palabres aux résidents et à l’équipe pour se décider à adopter un animal et encore plus pour se mettre d’accord sur son nom. Alf a depuis lors été confié à une famille qui dispose d’un jardin et Martin va continuer son chemin vers la réinsertion tout en sachant qu’il est semé d’embûches. «Il est plus difficile maintenant de convaincre qu’on est prêt pour la liberté.»

Moins difficile a été d’annoncer la fin d’une structure qui aura vu passer pas moins de 117 personnes en l’espace d’un quart de siècle. Malgré le profil très sombre de certains d’entre eux, la mémoire judiciaire retient deux récidives durant un séjour à La Pâquerette des Champs – dont des attouchements à caractère pédophile il y a une dizaine d’années – qui motiveront un retour à la case prison. La semaine passée, il aura pourtant suffi de quelques lignes au gouvernement pour officialiser la disparition de ce foyer en invoquant une sorte d’état de force majeure comptable. Faute de nouveaux résidents, l’association ne reçoit plus les pensions versées par les autorités de placement et ne peut donc survivre financièrement.

L’avocat Maurice Harari, qui en fut le président entre 1995 et 2005 et qui siège toujours au comité, livre une lecture différente des événements. «On disparaît parce que l’autorité a fermé le robinet.» Et Me Yaël Hayat, qui a pris les commandes des mains du bâtonnier Pierre de Preux à partir de 2011 dans le calme avant de devoir affronter la tempête, abonde: «La politique sécuritaire nous a lentement asphyxiés et a été un élément déterminant de la chute du nombre de résidents. Même avec la fermeture de l’unité de sociothérapie et le regard méfiant des autres cantons depuis le drame, il y avait certainement trois candidats potentiels pour ce foyer au sein de la population carcérale genevoise.»

Le temps où l’Etat regardait ces efforts pour la réinsertion des criminels avec sympathie et ouverture, à la manière d’un Guy-Olivier Segond ou d’un Guy Fontanet, est bel et bien révolu. Et les déclarations de Pierre Maudet, qui vantait aux députés «la grande souplesse» de ce partenariat avec une association privée dédiée aux condamnés désocialisés par de longues années d’enfermement, ont été visiblement oubliées au profit d’une approche très institutionnelle. Dans le langage de Martin, cela donne: «On m’a fait faire un pas en arrière.»

«On s’est replié sur nous-mêmes en attendant que l’orage passe. Mais on a vite compris que ça n’irait pas»