sociothérapie

La Pâquerette, ou la prison autrement

Le centre de sociothérapie genevois, qui accueille des condamnés au caractère particulièrement impulsif, fête ses 25 ans. Entretien avec Véronique Merlini, la directrice de cette unité carcérale pas comme les autres

La prison autrement

Sociothérapie Le centre genevois La Pâquerette, qui accueille des condamnés au caractère particulièrement impulsif, fête ses 25 ans

Entretien avec Véronique Merlini, la directrice de cette unité carcérale pas comme les autres

Cela fait vingt-cinq ans que le centre de sociothérapie La Pâquerette, installé au quatrième étage de la prison de Champ-Dollon et rattaché aux Hôpitaux universitaires de Genève, prend en charge des condamnés souffrant de graves désordres de la personnalité. Pour marquer cet anniversaire, un colloque public est organisé à l’Hôpital le 23 novembre avec pour thème: «Bilan et perspectives d’un traitement social en milieu carcéral». Cette unité, qui dispose de 11 places pour accueillir des volontaires désireux de se remettre en question et d’apprendre à gérer les conflits d’une vie de groupe, est devenue un passage incontournable de la réinsertion des criminels les plus endurcis. Entretien avec sa directrice, Véronique Merlini.

Le Temps: Peut-on dire aujourd’hui que l’utilité de ce modèle de communauté thérapeutique en prison a su s’imposer?

Véronique Merlini: Certainement. Avec l’expérience, La Pâquerette est reconnue pour la spécificité de son travail par les autorités, le concordat latin, les psychiatres, les juges et les services sociaux. Le modèle n’a toutefois pas été reproduit ailleurs en Suisse, même si l’on sait que l’approche par le groupe stimule les aptitudes sociales. Certains établissements ont développé des structures communautaires mais jamais sous cette forme entière et intense, où tous les aspects de la vie quotidienne sont pris en charge par les détenus. Ce modèle a pour but de produire des changements auprès des personnes grâce aux expériences émotionnelles qui peuvent se développer au sein d’un groupe et grâce aux relations sociales. Cela implique aussi un personnel hautement qualifié et la participation des surveillants.

– Est-ce que le profil de vos pensionnaires a évolué avec le temps?

– On parle toujours de personnes ayant commis des actes extrêmement graves de par leur violence physique ou sexuelle (lire l’encadré ci-contre). Ces détenus sont condamnés à de lourdes peines ou à des mesures, et ont généralement une histoire difficile, faite de carences affectives majeures, de mauvais traitements et souvent de consommation de toxiques. La grande majorité présente des traits antisociaux. Cela reste une constante, car le programme est conçu pour ce type de personnalité, qui répond peu aux traitements psychiatriques ou à un modèle éducatif. Ce que l’on constate avec le temps, c’est une augmentation des mesures pour ce genre de profil. Il y a vingt ans, le même délinquant aurait été condamné à une peine de prison. Aujourd’hui, il est soumis à une mesure institutionnelle malgré une entière responsabilité pénale. Je ne suis pas convaincue que le message qui leur reconnaît une maladie est le bon.

– Comment concevoir la mission de La Pâquerette aujourd’hui?

– Notre mission est clairement de préparer les conditions personnelles et environnementales au retour à la vie libre. Cela reste l’objectif principal du centre. Travailler avec des gens qui sortiront avec une perspective à moyen terme. Avec les personnes sous le coup d’un internement, cela est très compliqué même si une ouverture est théoriquement possible. Nous avons également une mission de soin au sens large du terme pour aider des personnes dont l’état se détériore gravement en milieu carcéral et qui expriment une volonté de changer.

– La tendance générale est à un durcissement en matière de libération. Comment concilier exigences de sécurité et réinsertion?

– Sur ces vingt ans, on voit ce durcissement apparaître. Auparavant, le séjour moyen chez nous était de dix-huit mois à deux ans maximum. Aujourd’hui, il est de trois ans en moyenne. Je pense que cela est lié au souci de précaution qui augmente pour prévenir un risque présumé et pas forcément avéré. On assiste aussi à une augmentation des injonctions de soins. Il y a une espèce de surenchère dans les traitements pour se prémunir de tout risque.

– La fuite d’un de vos pensionnaires lors d’une sortie accompagnée en 2003 a passablement affecté votre manière de fonctionner. Comment avez-vous géré cette période?

– On a vécu une période très difficile. Nous avons été contraints de suspendre totalement tous les programmes de sorties durant quatre ans en raison des conditions irréalisables – présence policière obligatoire – posées par le Ministère public genevois. Un travail très important a été fait avec l’équipe et les détenus pour renforcer les expériences, amener aussi plus d’éléments extérieurs vers l’intérieur comme des cours de musique, du sport, de la formation en informatique. En fait, on s’est rétractés pour continuer à exister et on a traversé la tempête. En vingt-cinq ans, La Pâquerette a organisé 6381 sorties. Il y a eu cinq non-retours mais aucune récidive. Si l’on est totalement convaincu qu’il faut un risque zéro tout le temps, personne ne devrait plus sortir de prison.

La fuite d’un détenu interné et considéré comme dangereux cet été lors d’une sortie champêtre organisée par la prison de Bellevue (NE) a donné lieu à un rapport dénonçant un amateurisme certain dans la gestion de ce cas lourd. La Pâquerette s’est-elle prémunie contre de tels reproches?

– Aucune sortie ne se fait chez nous sans l’aval des autorités d’exécution des peines et, si nécessaire, l’aval d’une commission de dangerosité. Elles sont à chaque fois discutées dans un groupe, soigneusement examinées, communiquées à la police. Les accompagnants ont tous beaucoup d’expérience. C’est une grosse infrastructure. Notre programme inclut des stages en entreprise, des loisirs, des rencontres familiales, tout ce qui permet de renouer avec les gestes quotidiens de la vie. En revanche, il est évident que ces sorties n’interviennent que dans le cadre d’une préparation par étapes au retour à la vie libre. Je suis opposée à des sorties ponctuelles et sans perspective d’un avenir possible hors de prison. Je trouve même que le procédé est plutôt inhumain.

– Vous ne vous dites pas: cela aurait pu m’arriver?

– Si, bien sûr. Et à chaque fois qu’il y a un événement hautement médiatisé, cela peut poser un problème supplémentaire à toute personne qui doit prendre une décision. Mais il faut aussi savoir qu’il y a beaucoup de gens condamnés à une peine qui se terminera bien un jour. Il s’agit de les préparer au mieux à la vie libre, avant qu’il ne soit trop tard.

– En 2002, vous aviez établi un bilan assez positif de la réinsertion de vos détenus. Cette tendance se confirme-t-elle?

– Effectivement, même si c’est toujours difficile d’avoir un bilan chiffré en la matière. Le taux de récidive de 7,5% (sur la base d’une réincarcération pour un crime identique) est passé à 5,9%. Une récidive est survenue parmi les 22 personnes sorties de prison au cours des neuf dernières années, demeurées en Suisse et pour lesquelles nous avons des nouvelles.

– Un exemple de réussite?

– J’ai à l’esprit le cas d’un homme, condamné il y a une trentaine d’années à une très longue peine pour viol, attentat à la pudeur des enfants, vols, contrainte et menaces. Il avait agi de manière particulièrement cruelle et avait beaucoup fait parler de lui à l’époque. Un diagnostic de psychopathie grave avec composante sadique avait été posé. Durant son incarcération, il était agressif envers les autres et lui-même. L’intéressé a été admis à La Pâquerette où il a passé plusieurs années et a pu évoluer de manière à pouvoir progressivement retrouver la liberté. Cela fait seize ans qu’il est libre et n’a plus commis aucun délit. Il est affranchi de toute obligation judiciaire, mais continue à venir nous voir à la consultation externe.

– Quels sont les enjeux pour l’avenir du centre?

– Un des enjeux est de s’installer en novembre 2013 dans le nouveau centre Curabilis, qui est en cours de construction, tout en gardant une approche qui n’est pas strictement psychiatrique ou carcérale. Le modèle social développé à La Pâquerette a démontré ses bienfaits sur la santé des détenus. Il n’y a jamais eu de suicide en vingt-cinq ans. Treize personnes ont été renvoyées pour des débuts de bagarre, mais il n’y a jamais eu d’actes de violence envers le personnel. Nous devons continuer à faire un travail de cet ordre.

– Vous dirigez ce centre depuis onze ans et y avez travaillé vingt-trois ans en tout. Comment supporte-t-on ce contact quotidien avec des destins aussi sombres?

– C’est un travail difficile mais extrêmement intéressant, car il touche à l’humain dans toute sa complexité. Malgré les terribles actes qu’ils ont commis, ces détenus ne sont ni irrémédiablement méchants, ni, en quelque sorte, des gentils qui auraient mal tourné. Ce sont des êtres humains avec leurs difficultés et leurs aptitudes. Le modèle communautaire oblige à réfléchir en permanence à nos actions et instaure une libre parole pour tous. C’est donc un terrain très riche en échanges sur les valeurs et les enseignements de l’existence. C’est pour cela que je peux continuer. Il y a aussi les bonnes nouvelles, les cartes de mariage ou les avis de naissance que l’on reçoit de nos anciens pensionnaires, pour nous convaincre de l’utilité de cet effort.

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