18h30 hier à l'angle de la rue de Fribourg et de Monthoux. Là où chaque soir les dealers occupent les trottoirs, les habitants et les commerçants ont organisé un vin chaud autour de quelques tables et de chaufferettes à gaz. «Nous refusons de céder le territoire à la violence et à l'insécurité, nous voulons nous réapproprier la rue», justifie Alain Bittar, le propriétaire de la Librairie Arabe. Le vin chaud a été préparé par un aubergiste espagnol, la soupe par un restaurateur indien. Pour les Pâquisards, il s'agit avant tout de rappeler que leur quartier doit conserver sa vocation multiculturelle, tolérante et accueillante.

«Ici, c'est la petite Andalousie de Genève» aime à dire Alain Bittar. L'association des habitants et des commerçants n'en est pas à son premier coup. Cet été, elle a fait venir successivement Laurent Moutinot, le conseiller d'Etat en charge du Département des institutions, et Christian Cudré-Mauroux, le commandant de la gendarmerie, pour leur dire «que les Pâquis étaient en train de devenir une zone de non-droit et que des bandes imposaient une espèce de couvre-feu».

«J'ai vu ici un vieillard se faire traîner sur 30 mètres parce qu'il ne voulait pas qu'un jeune voyou lui vole son manteau, pour moi cela a été la goutte d'eau», raconte Alain Bittar. En réponse, la police a augmenté ses effectifs: les 60 personnes du poste de la rue de Berne ont reçu le renfort temporaire de 40 collègues. «On va pourrir la vie des criminels», a promis Christian Cudré-Mauroux. Illustration pendant la nuit du 6 septembre avec la fouille puis la fermeture du Duplex, une boîte de nuit où se retrouvaient beaucoup de trafiquants de drogue.

Il ne faut pas crier victoire

Les riverains ont évidemment salué ce déploiement sécuritaire «qui a un peu calmé le quartier». «Une chose est sûre, dit Léone, une serveuse de bar, les petits malfrats ne font plus ce qu'ils veulent, ils ne friment plus au coin des rues comme des petits caïds. Avant, ils pouvaient s'attaquer à une fille et la peloter comme ça, sur le trottoir, devant tout le monde, maintenant c'est fini.»

Selon des estimations fournies par la police genevoise, la situation demeure toutefois contrastée. S'il y a moins de vols (sauf les vols à la tire) et moins de conflits sur voie publique, les agressions ne sont pas ralenties. «Ça va mieux mais il ne faut pas crier victoire, témoigne Philippe Clerc, brigadier aux Pâquis. On travaille beaucoup, il y a deux minutes de cela par exemple on a encore interpellé 6 dealers récidivistes, c'est un combat de tous les instants.»

Les habitants se félicitent aujourd'hui de la présence accrue de seize agents de sécurité municipaux (ASM) que la ville de Genève a déployés. Pierre Maudet, le conseiller administratif en charge de l'environnement urbain et de la sécurité, explique: «Ces agents sont dehors de 6 heures à 22 heures, ils travaillent étroitement avec la police cantonale et verbalisent chaque acte d'incivilité, de la simple voiture garée en double file au début de rixe. Il s'agit d'en finir avec le climat de totale impunité qui prévalait dans ce quartier.»

«Ils vont ressortir»

Alain Bittar dit que ces ASM «font du bon boulot parce qu'ils sont simplement là, visibles, dissuasifs et que les petits prédateurs qui dans le quartier ont monté le niveau d'insécurité de pas normal à insupportable sont en train de comprendre que les rues ne sont plus à eux.»

Jack, qui vend du cuir rue de Monthoux «depuis 40 ans», reconnaît que les Pâquis sont redevenus «un peu vivables» mais il lie cette situation plus aux frimas actuels qu'au déploiement des forces de l'ordre. «Ces voyous-là viennent du sud, le froid leur fait peur, ils se terrent mais sitôt que le soleil percera, ils vont ressortir», souligne-t-il.