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Le paradis suisse des investigateurs privés

Les banques, les traders et les grandes fortunes attisent une concurrence féroce entre enquêteurs privés. Trois cabinets anglo-saxons d’intelligence économique viennent de s’implanter à Genève et Zurich. Révélations sur un monde qui évolue souvent en zone grise

Dans la nébuleuse des enquêteurs privés

Renseignement Trois cabinets anglo-saxons d’intelligence économique s’implantent à Genève et Zurich

La clientèle basée dans l’Arc lémanique attise une concurrence féroce

Les affaires d’espionnage privése multiplient

Une déplaisante surprise attendait Nick Day dans sa maison villageoise de Veyrier, en banlieue genevoise, un soir d’août 2007.

En rentrant chez lui, cet ancien commando de marine britannique reconverti dans l’investigation privée trouve son domicile cambriolé. Les visiteurs n’ont rien emporté: ils voulaient l’intimider, en laissant derrière eux des traces démonstratives de leur passage.

Nick Day travaillait alors pour Oleg Deripaska, un oligarque qui affrontait des rivaux russes pour le contrôle des usines d’aluminium de l’ex-Union soviétique. Deux autres cabinets actifs dans la même affaire ont été cambriolés le même jour, à la même heure.

Les auteurs de l’effraction et leurs commanditaires n’ont jamais été identifiés, ce qui ne semble guère troubler le paisible Nick Day. «J’ai déjà été suivi, mes poubelles ont été volées, ici à Genève, et j’ai surpris un homme en train de prélever mes empreintes sur mon verre dans un restaurant de Moscou», raconte l’ex-militaire rencontré dans les bureaux genevois de sa société, Diligence.

A l’image de Nick Day, l’univers de l’investigation privée reste entouré d’un parfum de risque, d’intrigue et de romanesque. Mais c’est aussi une industrie sophistiquée, qui est en train de gagner une visibilité nouvelle en Suisse romande.

«L’information secrète, celle qui confère un temps d’avance dans la partie d’échecs, est aujourd’hui à portée de main des décideurs économiques et financiers», observe Mario Brero, considéré comme le «pape» de l’investigation en Suisse. «Les Anglo-Saxons l’utilisent depuis des décennies, la Suisse entre enfin dans la partie.»

Le marché helvétique de l’investigation s’enrichit en effet de nouveaux acteurs. Le Temps a appris l’implantation à Genève de deux cabinets de renseignement économique londoniens, Alaco, spécialisé dans le service aux banques et sociétés de négoce, et K2 Intelligence, orienté notamment vers l’Afrique. A Zurich, c’est Stroz Friedberg, une société américaine d’investigation informatique, qui a ouvert un bureau au printemps.

Frédéric Maendly, un Suisse qui travaille à Londres comme conseiller pour K2, décrit un secteur en plein boom: «Nous avons doublé de taille en un an et nous recrutons toujours.»

Le directeur Europe, Afrique et Moyen-Orient de K2, Charles Carr, confirme que «la Suisse a longtemps été un endroit très fermé pour ce type d’activité, mais maintenant elle s’ouvre».

De son côté, Alaco s’implante à Genève à la demande de clients soucieux de ne pas exporter trop de données sensibles vers Londres. Son représentant en Suisse est un ancien d’UBS et de Lombard Odier, Heiner Weber. «Genève devient un centre d’utilisateurs de nos services, dans le trading de matières premières, les hedge funds, la banque privée», constate Amy Lashinsky, directrice d’Alaco. Avec sa concentration de décideurs et de grandes fortunes, «Genève attire aussi le genre de gens sur lesquels les clients ont besoin de se renseigner davantage», observe-t-elle sobrement.

D’autres sociétés londoniennes comme GCW démarchent agressivement en Suisse. «On en croise beaucoup lors de conférences, et je reçois régulièrement des e-mails de prestataires qui proposent leurs services, témoigne l’avocat genevois Benjamin Borsodi. Le nombre d’acteurs est devenu exponentiel et la concurrence apparaît très rude.»

A Genève, le nombre de détectives privés accrédités est passé de 96 en l’an 2000 à 187 en 2010 et 241 en 2014, selon les chiffres fournis par le canton. Mais l’investigation haut de gamme pour le compte d’avocats, de grandes entreprises ou de multimillionnaires reste aux mains d’une poignée de cabinets. Le principal, la société Alp Services de Mario Brero et ­Muriel Cavin, emploierait une vingtaine de personnes.

La palette d’activités de ces enquêteurs est large. A Aigle (VD), l’Union cycliste internationale a mandaté Kroll, leader historique du secteur, pour fouiller ses courriels internes à la recherche de traces de complaisance envers le ­dopage. Un cabinet anglais, Kasalana, a été engagé pour retrouver le butin d’un employé de l’OMC, condamné ce printemps à Nyon pour avoir détourné 3 millions de francs grâce à de fausses ordonnances. A Londres, Alaco a enquêté sur les collusions entre entrepôts et traders pour manipuler les prix des matières premières. Dans les années 1990, comme l’a montré le journaliste américain Eamon Javers*, des enquêteurs ont percé à jour les manigances de Mars contre la vente de chocolats Nestlé aux Etats-Unis.

Le plus souvent, les sociétés d’investigations sont utilisées pour passer au crible les clients de banques, un processus de due diligence qui a pris des proportions massives ces dernières années. En entreprise, on les emploie pour décortiquer le passé d’un partenaire d’affaires ou d’un futur cadre dirigeant. Une vérification simple peut coûter 1500 francs. Un rapport plus complet, de 15 000 à 50 000 francs.

Mais les sommes en jeu peuvent largement dépasser ces montants. A Genève, le divorce de l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev et son épouse Elena a mobilisé deux équipes d’enquêteurs rivaux. Ceux de Madame (Alp Services) ont localisé et fait saisir les biens du mari, ceux qui travaillaient pour Monsieur (CS Enquêtes) ont pisté les allées et venues de l’épouse. «Ce sont des mandats à 500 000, un million de francs par partie», évalue un concurrent qui s’en tient là à une estimation conservatrice.

Sur le papier, on distingue ­volontiers les sociétés d’«intelligence économique», qui analysent l’information, des enquêteurs qui la recueillent sur le terrain. Eux peuvent se faire passer pour des étudiants afin d’approcher des sources, ou organiser de faux entretiens d’embauche – des pratiques interdites aux Etats-Unis, mais tolérées en Suisse. Il leur arrive aussi de voler des poubelles, une technique appelée «black forest» parce que l’examen de la récolte se fait de préférence dans des sous-bois obscurs.

Une chaîne de sous-traitance opaque relie ces deux segments du métier. Le mandat d’enquête initial émane typiquement d’un conseil d’administration ou du juriste en chef d’une entreprise. Il peut ensuite transiter par un avocat, avant d’être confié à une société d’intelligence économique qui va mandater les enquêteurs et autres «hommes de terrain», souvent dans plusieurs pays.

Ce travail en réseau comporte des risques. «Il faut faire attention aux gens qui vendent des informations qui n’existent pas, et à ceux qui vont trop loin pour se faire bien voir», résume le responsable d’une société d’intelligence économique suisse. Le danger est si réel que Kroll a dressé une liste noire de sous-traitants à risques, que ses employés ont interdiction d’utiliser.

Les avocats ont la réputation de donner des mandats particulièrement agressifs aux enquêteurs. Comme d’obtenir les détails de comptes bancaires pour identifier et saisir la fortune d’une partie adverse. «L’avocat donne une mission, mais ne définit pas les moyens, résume l’ancien bâtonnier genevois Marc Bonnant. A partir de là, il y a une zone grise, plus présumée que sue. Le rapport d’enquête qu’on me remet ne dit pas comment les informations ont été obtenues.»

Trois affaires récentes lèvent un coin du voile sur cette «zone grise». Le 19 juin 2013, a appris Le Temps, une employée de la BCV a été condamnée à 20 jours-amendes avec sursis pour violation du secret bancaire, au profit d’un détective lausannois. Ce dernier, condamné à 180 jours-amendes avec sursis, travaillait pour des avocats et servait de sous-traitant à plusieurs cabinets d’investigations. Il se procurait des relevés d’appels (des «fadettes») auprès de deux employés d’opérateurs téléphoniques, eux aussi condamnés.

«J’ai eu l’impression que c’était une habitude dans ce milieu de faire appel à ce genre de renseignement», commente Yves Bertossa, le procureur genevois qui a rendu l’ordonnance de condamnation.

Début 2014, deux employés de l’Office des poursuites genevois ont reconnu qu’ils livraient des informations, puisées un logiciel baptisé Calvin, à un détective de la place. Les trois hommes affirment qu’il s’agissait de vérifications d’adresse, qui n’ont fait l’objet d’aucune rémunération. L’enquête à ce sujet est toujours en cours.

Enfin, en août 2013, la police genevoise a identifié deux détectives anglais venus prendre en filature une famille de riches dissidents kazakhs. Une balise GPS (un «mouchard») a été retrouvée dans la voiture d’Iliyas Khrapunov, l’un des membres du clan établi en Suisse. Elle provenait, comme les détectives, d’une petite société d’investigation londonienne. Ses commanditaires n’ont pas été identifiés.

Iliyas Khrapunov et son communicant helvétique, Marc Comina, ont aussi été la cible de virus informatiques. Une plainte déposée le 10 mars dernier désigne comme possible auteur des envois «une entreprise privée mise en œuvre» par les services secrets kazakhs. L’enquête a été confiée au Ministère public de la Confédération.

Ces soupçons risquent d’être difficiles à vérifier. Mais indépendamment de cet épisode, le régime kazakh et sa banque publique BTA sont de gros pourvoyeurs de mandats au profit de sociétés d’investigations comme Diligence ou Arcanum. Réputée très offensive, cette entité dispose d’un bureau à Zurich.

Malgré la nature parfois obscure de leur travail, les enquêteurs sont en quête de respectabilité. «Mon souhait, c’est que le secteur puisse se banaliser, car aujour­d’hui certains clients ont peur de ce milieu», explique Yannick Poivey, un ancien de Kroll qui a fondé la société One Intelligence à Genève.

En septembre, une réunion visant à créer une association professionnelle en «intelligence économique» a eu lieu à la Mère Royaume, un restaurant genevois. L’idée est d’améliorer la réputation et la visibilité du secteur en adoptant une charte éthique qui bannirait les «comportements illicites», explique Hélène Madinier, enseignante à la Haute Ecole de gestion genevoise, qui fait partie des inspirateurs du projet.

L’initiative se veut ouverte aux investigateurs privés. Mais elle suscite les sarcasmes de ceux qui, dans le secteur, n’y ont pas été associés. Ils jugent que le projet s’adresse surtout à des «petits joueurs», PME locales ou simples documentalistes.

Les nouveaux venus anglo-saxons sont avertis: en s’installant à Genève, ils mettent les pieds sur un terrain difficile. Le milieu des enquêteurs romands reste dominé par de gros ego, qu’opposent parfois des rivalités féroces. Et les clients suisses, banques en tête, se méfient toujours des anciens de services de renseignement étrangers, qui pullulent dans les sociétés d’investigation anglaises ou françaises.

«En dix-sept ans de métier, j’ai vu 15 boîtes se monter, 15 boîtes faire faillite», rappelle Christian Sideris, de CS Enquêtes, considéré comme le roi de l’enquête de terrain à Genève. Malgré la croissance mondiale du secteur, les acteurs romands restent de très petites structures.

«C’est un business à hauts risques, conclut un professionnel basé dans l’Arc lémanique. Et ça reste petit, parce que personne n’a envie de confier ses problèmes sensibles à un gros cabinet.»

* Auteur du livre «Broker, Trader, Lawyer, Spy. The Secret World of Corporate Espionage», New York, Harper, 2011.

A Genève, le nombre de détectives accrédités a tripléen quinze ans

«Le rapport d’enquête qu’on me remet ne dit pas commentles informationsont été obtenues»

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