Paradoxe? Tétanisés, en 2003, par l’arrivée du libéral Couchepin à la tête de l’Intérieur, les milieux culturels risquent fort de le regretter. A côté des secteurs lourds de son département, Pascal Couchepin aura marqué les affaires culturelles de son empreinte. Au point qu’aujourd’hui, dans le paysage touffu de l’administration, elles apparaissent plus visibles que naguère.

La dernière bataille du Valaisan résume bien son engagement. Dans le débat sur la loi sur la culture, Pascal Couchepin a insisté avec véhémence pour consolider le rôle de l’Office fédéral de la culture (OFC) face à un Conseil national qui veut jeter dans les bras de Pro Helvetia la majeure partie des prérogatives fédérales. Vue de loin, cette défense de l’OFC peut surprendre: lors du très agité été 2004, Pascal Couchepin n’a-t-il pas poussé à la démission David Streiff, chef de l’Office? Un acte politique plutôt rare, complété par l’installation de Jean-Frédéric Jauslin, lequel s’est empressé d’affirmer le rôle subsidiaire de la Confédération. Tout était en place, jugeaient les organisations culturelles, pour un retrait massif de l’Etat fédéral dans ce domaine. En réaction, la faîtière Suisseculture n’a, depuis lors, jamais cessé de réclamer un renforcement des pouvoirs centraux.

Mais la logique Couchepin aura été autre. Bien plus attaché à la culture que n’ont prétendu ses contempteurs, le ministre a fait porter la voix de la Confédération par touches, tantôt grâce à un chamboulement structurel, tantôt au moyen du coup de pied dans la fourmilière. La première tactique a été appliquée au domaine des musées. A Locarno en 2005, Pascal Couchepin se demande s’il n’y a pas trop de musées dans le pays. La question agite les milieux concernés, mais elle vise pour l’essentiel à accélérer la réforme des musées de la Confédération, récemment validée par les Chambres. Elle traduit un souci de mettre de l’ordre dans le parc fédéral, agité par les soubresauts à la tête du siège zurichois du Musée national.

La stratégie du coup-de-poing, elle, a consisté à poser Nicolas Bideau en bonne place sur l’échiquier. Le chef de la section cinéma de l’OFC a pleinement assumé son cahier des charges: secouer une profession au sang chaud, en martelant le credo du chef (le «cinéma populaire de qualité»), s’attirant tour à tour les foudres des Zurichois et des Romands, des réalisateurs et des producteurs. Il a pu le faire parce que Jean-Frédéric Jauslin modérait le ton sur d’autres terrains, et surtout, parce qu’il est en parfaite adéquation avec le ministre de tutelle, partageant avec lui ce goût du jeu de poker politique. Au point que, le départ du patron protecteur désormais annoncé, le maintien de Nicolas Bideau à ce poste paraît hautement improbable.

La position du chef de l’Intérieur, lui-même grand lecteur, s’illustre avec force dans le domaine du prix du livre. Là aussi, après des années d’un statu quo dont tout le monde prédisait l’effondrement à terme, le ministre de tutelle s’est fait entendre. Pressé, il est vrai, par une démarche parlementaire en faveur du prix unique, mais en affirmant sa ligne, mêlant libéralisme et souci de la diversité. En l’occurrence, il n’a pas manqué, à plusieurs reprises, de signaler aux autorités françaises le malaise provoqué par les prix des livres surévalués en Suisse.

Se méfiant comme de la peste de toute forme de «culture d’Etat», un thème d’ailleurs sensible en Suisse alémanique, Pascal Couchepin aura pourtant fait de la Confédération un acteur plus présent dans le débat. Plus lisible aussi, sans doute, même s’il s’agit de dessiner strictement les limites du pouvoir fédéral. C’est pour ces raisons que, contre toute attente, il risque bien de manquer aux artistes et à leurs lobbies.