Nul ne peut prédire l’effet exact que la dégradation de la dette des Etats-Unis par l’agence de notation Standard & Poor’s va produire sur les marchés financiers lorsque les affaires auront repris ce lundi. D’une part, le choc psychologique risque de provoquer des perturbations importantes. En raison de leur réglementation, de nombreuses institutions financières seront contraintes de se séparer d’une partie de leurs obligations américaines.

D’autre part, les doutes sur la capacité de Washington à maîtriser la crise budgétaire ont commencé à peser sur les marchés bien avant que la note américaine soit abaissée. Pourtant, les taux des titres du Trésor n’ont cessé de chuter tout au long de la semaine dernière – alors que, logiquement, ils auraient dû monter. Bien que les bons américains soient devenus des investissements plus risqués, la prime de risque qu’ils rapportaient a baissé. Les marchés ont continué à s’appuyer sur la dette américaine comme sur une valeur refuge. L’Amérique est face à des défis qui semblent la dépasser, certes. Mais les marchés ne savent pas pour autant à quels autres saints se vouer. Voici la preuve, s’il en faut encore une, que la confusion est à son comble.

Tout ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que les prévisions de croissance sont d’une noirceur inquiétante, qu’un vent de panique souffle sur les bourses et que les mauvaises nouvelles s’accumulent sur tous les fronts. Le danger d’une rechute dans la récession devient palpable. Si ce scénario devait se concrétiser, les conséquences seraient bien plus terrifiantes que celles de la faillite de Lehman Brothers.

En 2008, le secteur bancaire était en état d’insolvabilité, mais les Etats avaient et la volonté politique et la capacité financière de s’infiltrer dans la brèche. Aujourd’hui, ce sont les Etats eux-mêmes qui vacillent. Leur marge de manœuvre est réduite, voire inexistante, si l’on tient compte du fait qu’il n’y a plus de consensus politique permettant de prendre des mesures efficaces pour relancer la croissance. Il se pourrait bien que les journées les plus difficiles de la crise financière soient encore devant nous.

Ce constat est d’autant plus inquiétant que l’actuelle impuissance des Etats tient avant tout à l’affaiblissement de la volonté politique d’apporter des réponses appropriées. C’est le cas aux Etats-Unis où le fanatisme anti-étatique du Tea Party rend impossible une politique budgétaire raisonnable. C’est le cas en Europe où l’Allemagne se berce toujours de l’illusion qu’elle peut continuer à profiter des déséquilibres à l’intérieur de l’espace monétaire européen sans participer financièrement au sauvetage de ses partenaires. Et aujourd’hui, il se pourrait fort bien que la Suisse, qui a plutôt bien tiré son épingle du jeu jusqu’ici, commence à souffrir de la même paralysie politique, et de ses lourdes conséquences économiques.

La reprise helvétique, plus personne ne le conteste, est gravement menacée par l’appréciation du franc. Le taux de change est en passe d’étrangler la croissance. La semaine dernière, la BNS a donc annoncé qu’elle prendrait toutes les mesures nécessaires pour faire baisser le franc. De nombreux représentants politiques l’y avaient incitée. Or en même temps, le monde politique exerce une grande pression sur la BNS pour qu’elle ne fasse rien qui augmenterait encore ses réserves de devises ou qui élargirait substantiellement la masse monétaire. En intervenant sur les marchés de change en 2010, Philipp Hildebrand, le patron de la BNS, est devenu l’ennemi public numéro un pour l’UDC et pour une grande partie de l’opinion.

En théorie, les attaques permanentes ne devraient pas l’empêcher de mener sa politique monétaire en toute indépendance. Mais est-il raisonnable de croire que Hildebrand prendra aujourd’hui des mesures qui, pour être efficaces, devraient aller très largement au-delà de celles qui lui ont valu d’être la cible d’une des plus agressives campagnes de dénigrement qu’une personnalité suisse ait eu à subir? Il ne sera pas aisé d’en convaincre les marchés – d’autant plus que la BNS n’est pas connue pour être téméraire quand il s’agit d’encourir des risques inflationnistes. Le climat politique rend une intervention vraiment vigoureuse plutôt improbable. Les marchés le savent et c’est une des raisons pour lesquelles, jusqu’à la preuve du contraire, ils ne cesseront pas de parier sur la montée du franc.

Alors que la croissance risque d’être totalement étouffée par les taux de change, une bonne partie de la droite helvétique, fidèle à son fondamentalisme anti-étatiste, continuera à nous chanter les louanges de l’inaction et à nous expliquer que, fatalement, personne ne peut rien contre les marchés. Le pire, c’est qu’en l’occurrence, elle pourrait avoir raison: on ne peut certainement rien contre les marchés quand, d’emblée, la volonté d’agir fait défaut.