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Séverine Perrenoud dans le parc qui lui est si cher, Meyrin, le 6 mars 2018
© Eddy Mottaz

Territoires

«Notre parc, ce n’est pas de l’argent mais de la terre et des arbres»

La famille Perrenoud à Meyrin se serre les coudes autour d’un bien familial convoité: 5000 m2 de verdure, dont les promoteurs rêvent de s’emparer. Un pré vert privé mais ouvert aux voisins, enfants, anciens, artistes pour soigner et préserver

Quand on sonne au numéro 9 de la rue Virginio-Malnati à Meyrin, Alfred Perrenoud fait comprendre aux visiteurs qu’ils doivent distance garder. Pas question donc de pousser le portail. Depuis le perron, en haut de l’escalier de pierres, sourcil froncé, l’octogénaire demande: «C’est pour quoi?» Sous-entendu: «Si c’est pour acheter, vous pouvez repartir, nous ne vendons pas.»

Voilà un demi-siècle que les Perrenoud sont démarchés par ce qu’ils appellent «les bonshommes», autrement dit des promoteurs. C’est que leur maison qui date «de Napoléon» est bordée par un parc d’une superficie de 5000 m2, qui leur appartient. Un îlot de verdure cerné d’un peu de pierres (une église évangélique) et de beaucoup de béton (barre d’immeubles, résidence pavillonnaire, centre commercial).

A deux cents mètres glisse sur la route de Meyrin le tram 15 et s’étirent des files de voitures tentant dans un sens de rallier Genève, de l’autre le CERN. Dans un canton qui frôle les 500 000 habitants et manque cruellement de sols disponibles pour construire des logements, le parc des Perrenoud fait saliver les urbanistes.

Les promoteurs nous disent: si vous vendez, vous et votre descendance êtes tranquilles pour le restant de vos jours, plus besoin de travailler. Je leur réponds: mais j’aime travailler

«Rien que la semaine passée, il y en a deux qui tournaient et qui ont pris des photos, je les reconnais ceux-là», rappelle Arlette, 88 ans, l’épouse d’Alfred. Elle est formelle: «Jamais nous n’avons voulu connaître les offres proposées, nous coupons court avant parce que notre parc, ce n’est pas de l’argent mais de la terre et des arbres.» Séverine, sa fille, enchaîne: «Les promoteurs nous disent: si vous vendez, vous et votre descendance êtes tranquilles pour le restant de vos jours, plus besoin de travailler. Je leur réponds: mais j’aime travailler.»

Des chiens et des lapins

Séverine est psychologue, zoothérapeute et thérapeute équestre. Non loin, à Collex-Bossy, elle a trois chevaux en semi-liberté dans un champ, animaux médiateurs qui sont ses collaborateurs dans le cadre de ses thérapies avec des enfants. A Meyrin, ses partenaires de travail, dans le parc, sont ses deux chiens et des lapins. Séverine (45 ans) vit au rez-de-chaussée de la vaste demeure avec son mari Alban Kakulya (photographe et réalisateur de films), ses jumeaux de 6 ans et le petit dernier âgé de 1 an et demi. Ses parents occupent l’étage. Un vrai esprit de famille et la volonté de tous de préserver le précieux pré vert, tout en l’ouvrant à d’autres. On y reviendra.

Retour au siècle passé, en 1910 précisément. Le grand-père d’Arlette, menuisier de profession, homme un peu sauvage, éprouve le besoin les samedis et dimanches mais aussi les soirs de la semaine de respirer le bon air, tandis que son épouse préfère la ville. Il acquiert pour une bouchée de bon pain ce demi-hectare de terre meyrinoise posée dans une nature sauvage mais belle. Et il peut enfin assouvir sa passion pour les gallinacés sous toutes leurs formes. Il ouvre donc une basse-cour forte de 80 poules et autres volailles.

Hêtres, tilleuls et sapins

C’est bruyant, mais ça ne dérange personne puisque les alentours directs sont peu peuplés. Son arrière-petite-fille précise: «Il a eu surtout la bonne idée de planter des arbres, ce qui se faisait assez peu à l’époque.» Hêtres, tilleuls et sapins (ces derniers sont un peu en fin de vie) boisent joliment le parc. Une incongruité cependant: l’aïeul a installé des robinets partout. Cette toquade pour les vannes demeure à ce jour inexpliquée. «On a donc beaucoup d’arrivées d’eau, cela peut être pratique, mais c’est souvent inutile», sourit Séverine.

La demeure contiguë au terrain existait déjà en forme de U et elle abritait davantage de bétails que d’humains. La grand-mère de Séverine transforma les étables en espaces habitables pour des locataires. La génération suivante, Arlette et Alfred, rompit avec le passé en adoptant le nouveau concept de citadins à la campagne. Le parc fut fleuri, on planta un potager et de chatoyantes plates-bandes. Plaisant décor qui repose les yeux après une journée de labeur en ville.

Pablo Picasso

Alfred était historien démographe et professeur à l’université. Arlette se rendait chaque matin place du Molard et embauchait chez Skira, prestigieuse maison d’édition qui publie des livres d’art. Secrétaire, relieuse, artiste de la mise en page, Arlette a rencontré de grands hommes comme Pablo Picasso. Pour des besoins iconographiques, elle le voyait dans sa villa de Mougins (Alpes-Maritimes), sa dernière demeure. Elle raconte: «Je lui montrais la maquette et il disait assez vite OK. C’était un homme fantastique, pas fait comme nous. Il voulait tout découvrir, tout expérimenter, les femmes comme les omelettes. Tout l’intéressait.» Elle poursuit: «Sitôt sa porte ouverte, j’apprenais avec lui ce qu’est voir. Quand je m’en allais, je descendais vers le contrebas voir les feuilles du ruisseau et je regardais la vie.» Elle fut très liée avec Roland Barthes, «homme très timide mais charmant», qu’elle visitait à Paris pour faire avancer un projet de notes prises au Japon par le philosophe, destinées à être publiées par Skira. «Je l’ai vu peu avant sa mort. Sa mère venait de décéder, il était très affecté car tous deux étaient très proches», se souvient-elle.

Arlette aime baguenauder dans son parc où les lapins et les cochons d’Inde sont traités «comme des coqs en pâte», aurait dit l’ancêtre féru de volailles. Séverine a acquis il y a cinq ans deux yourtes. L’une d’elle, «ma maison de lapins», abrite ses séances de thérapie. Une approche indiquée pour des situations de psychose, d’autisme, de handicap physique mais aussi pour des problèmes relationnels, émotionnels, comportementaux. «Un enfant autiste gagne de la confiance en présence des animaux», argue-t-elle. L’enfant nourrit les petites bêtes «et passe ainsi du statut de soigné à celui de soignant».

Tous les lundis après-midi, Stephan Gay-Balmaz, zoothérapeute et éducateur canin, lâche six chiens qui s’ébattent dans le parc et apprennent à se sociabiliser. Stephan achève en ce moment la construction d’un pavillon. Des résidents d’un EMS viennent s’occuper des lapins, des cochons d’Inde et des chinchillas. «L’animal ne juge pas, il provoque une interaction et un dialogue social. Les personnes âgées parlent d’autre chose que la douleur, des souvenirs reviennent», commente-t-il. Il enchaîne, rieur: «Elles parlent aussi de vieilles recettes de cuisine, j’apprends beaucoup sur l’art d’accommoder le lapin.» Pour lui, ce parc est un «grand miracle».

Un lieu intime et bucolique

C’est pareil pour Dominique Rémy, qui fut longtemps la responsable de la Culture à la Ville de Meyrin: «De ce lieu émanent de l’intime et du bucolique. C’est privé mais Séverine nous l’a ouvert. Elle y invite nos crèches, le festival des arts de la rue Gratte-Bitume s’est arrêté chez elle, je me souviens du spectacle d’un siffleur où le public était allongé dans des hamacs.» Séverine met cependant parfois son veto.

«Je suis la gardienne de l’espace», insiste-t-elle. Ne pas trop occuper le lieu, laisser place au calme et aux écureuils qui dévalent les arbres. Séverine les aime bien même s’ils grignotent le feutre des yourtes. La seconde yourte se transforme parfois pour accueillir des amoureux de la nature le temps d’une nuit pas comme les autres, «ou des gens qui sont allés à un spectacle et veulent prolonger la soirée différemment». Une œuvre d’art en bambou est à l’étude parmi la forêt de chaume plantée dans un coin du parc. «Elle se transformera en lits douillets et le matin redeviendra un espace de jeu.»

Le voisin a fini par vendre, ils vont faire du logement pour étudiants

Au-dessus du parc, les avions passent, à hauteur toutefois assez supportable. «C’est à cause d’un grand-oncle de mon mari, peste Arlette. Il était conseiller d’Etat et lui voulait un aéroport à Genève quand tout le monde le voyait plutôt à Nyon.» Chez les Perrenoud, on fait avec les oiseaux de fer, «une question d’habitude». Mais on est nettement moins indulgent avec les promoteurs qui ne relâchent pas leur pression. Séverine montre un bout de jardin mitoyen: «Le propriétaire a fini par vendre, ils vont faire du logement pour étudiants.» Moins de vue, moins de lumière. Séverine répond à l’ombre qui se répand par un sourire lumineux.

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