Jean-Daniel Berset n'est pas un quérulent, ni surtout un procédurier. Il ne sait pas trop à vrai dire quelles sont les chances de la plainte pénale qu'il vient de déposer, conjointement avec sa femme. Mais il donne à sa démarche, très inhabituelle, le sens d'un cri d'alarme de parents d'élèves «contre les violences en cour de récréation et leur banalisation».

Faisant état d'agressions subies tant par son fils que par sa fille, de la part d'autres élèves, dans l'établissement scolaire lausannois de Grand-Vennes, il a porté plainte lundi auprès du juge d'instruction de Lausanne, non contre les auteurs des agressions, mais contre «les personnes et les autorités scolaires responsables de la garde de nos enfants pendant les périodes où ils sont sous la responsabilité de l'école publique lausannoise».

Dans sa plainte, le père dénonce d'abord les incidents dont a été victime sa fille de 10 ans. Non seulement celle-ci a subi divers rackets, mais par trois fois elle a été sauvagement bousculée et frappée à coups de pied, affirme-t-il. Dans le cas le plus grave, survenu en octobre, l'écolière a dû consulter un médecin qui a constaté une lésion au genou qui l'empêche de suivre la gymnastique jusqu'à fin janvier. Quant à son frère, âgé de 13 ans, il a été frappé lui aussi à plusieurs reprises par une bande de cinq à dix adolescents. Selon le père en colère, des élèves se promènent dans l'école avec des couteaux qu'ils utilisent pour faire peur à leurs camarades. Une agression dans la cour aurait nécessité l'intervention du service d'urgence et une hospitalisation.

Autant que contre les faits eux-mêmes, c'est contre la supposée impunité dans laquelle ils se déroulent que ce couple de parents veut protester. «La cour est certes placée sous la surveillance d'un adulte, mais ce dernier n'intervient pas et détourne la tête. Le stade des incivilités est dépassé depuis longtemps, les violences contre les enfants isolés, plus petits ou plus faibles sont quotidiennes», dénoncent-ils, tout en déplorant que «mêmes les victimes s'y habituent». Si leur plainte vise les autorités et non les auteurs, c'est aussi pour mettre leurs enfants à l'abri de représailles, précisent-ils.

La démarche des Berset est individuelle. Ils n'ont pas pris d'avocat, pas consulté d'autres parents. Le père assure qu'il a dénoncé les faits verbalement à des professeurs et au secrétariat de l'école. Mais il admet qu'il n'a pas utilisé toutes les voies disponibles, puisqu'il ne s'est pas adressé au directeur, celui qui devrait prendre les mesures nécessaires. «Je sais, j'ai sauté une étape. Mais quand vous vous adressez à l'institution, celle-ci tend à laisser pourrir la situation», justifie-t-il. Jean-Daniel Berset, qui est aujourd'hui directeur financier après avoir été dans la police lausannoise, a aussi siégé dans les rangs socialistes au Conseil communal de Lausanne dans la précédente législature. Il a envoyé copie de sa plainte aux élus lausannois de tous bords, en espérant que les choses bougeront. «Il faut lancer le débat, la situation justifie un électrochoc.»

Le premier surpris par la démarche du père est le directeur de l'école. Jean-Paul Cavin, un ancien député écologiste, tentait lundi d'établir des faits qui n'étaient pas remontés jusqu'à lui, non sans déplorer que les parents ne se soient pas adressés à lui avant d'alerter la justice et la presse. Le seul épisode précis dont il ait connaissance lui a été rapporté par la médiatrice, à la suite d'une bousculade organisée par des garçons de 12 et 13 ans, dont a souffert parmi d'autres l'un des enfants des plaignants. «Nous connaissons les noms des responsables et nous prendrons des mesures», assure-t-il. Il ne peut confirmer en revanche la blessure ayant provoqué la dispense de gymnastique, faute d'avoir pu atteindre le maître de classe. Pour l'hospitalisation, il se demande s'il n'y a pas confusion avec une affaire ayant nécessité l'ambulance, mais sans rapport avec la violence entre élèves. Jean-Paul Cavin, à la tête d'un établissement de 830 élèves, admet que le phénomène des violences et des menaces existe, tout comme une certaine loi du silence. Mais il tend à relativiser: «On croit parfois révéler des évolutions, alors que beaucoup de ces phénomènes se produisaient dans les écoles du passé.»

La plainte auprès des responsables scolaires n'a pas de précédent connu, la plupart des plaintes dans ce domaine dépendant du tribunal des mineurs. La question de sa recevabilité se pose. D'autant que les plaignants n'ont pas identifié nommément ceux qu'ils visent. Dans son article 219, le Code pénal sanctionne la violation du droit d'éducation et permet de punir les personnes coupables d'entraves physiques ou psychiques au développement, c'est peut-être une piste, note un juge d'instruction.