«Je refuse de jouer à la roulette russe avec mes enfants.» Marie, 42 ans, est déterminée. En «l’absence de certitudes scientifiques claires» sur l’impact du Covid-19 auprès des enfants, cette mère de famille vaudoise n’enverra pas les siens à l’école le 11 mai. Peu importent les menaces ou les amendes qui pourraient suivre. Comme elle, de nombreux parents ont fait ce choix alors même que leurs enfants ne présentent pas de facteurs de risque particuliers. Si les autorités cantonales ont pour l’heure annoncé faire preuve de souplesse, combien de temps ces absences seront-elles tolérées? L’école restant obligatoire, n’y a-t-il pas un danger de créer une fracture sociale, voire une école à deux vitesses?

Depuis l’annonce du Conseil fédéral, la réouverture progressive des écoles suscite son lot d’interrogations, de craintes et autant de casse-tête d’organisation. Si certains parents s’avouent soulagés par ce retour à la vie normale, d’autres le jugent prématuré, voire irresponsable. Pour Yann, père de famille valaisan d’une trentaine d’années, pas question de «mettre la santé de [sa] fille de 9 ans en danger». «Ma fille est très studieuse, elle adore l’école, souligne-t-il d’emblée. Elle a envie de revoir ses amies, mais elle a peur. Et moi aussi.»

«La protection avant tout»

Ultra-connecté, Yann a suivi méthodiquement la progression de l’épidémie. «J’ai très vite averti mes proches que ça allait mal tourner, tout le monde m’a pris pour un fou, se souvient ce père au foyer (pour des raisons de santé extérieures au virus). Aujourd’hui, on nage dans l’incertitude. Il y a toutes sortes d’études contradictoires sur les enfants, on ne sait pas s’ils sont à l’abri, ni les séquelles que la maladie peut laisser. Le Conseil fédéral nous dit qu’il n’y a pas de risques, mais je n’y crois pas. La protection de ma famille passe avant tout.»

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De fait, sa confiance dans les autorités est passablement ébranlée. «On est passé d’une petite grippe à une pandémie, des masques qui ne servent à rien à des commandes par milliers, tous ces changements dans le discours me gênent profondément», argumente Yann. Quid des contacts sociaux et des compétences scolaires dont sa fille sera privée? «Il ne reste même pas un mois de cours, ce n’est pas là qu’elle va avancer, estime le jeune père. Pour l’aspect social, on compense avec des appels vidéo.»

Quant à savoir si sa fille retournera à l’école en septembre, cela dépendra de l’évolution de l’épidémie, ajoute Yann, qui espère qu’il y aura alors «plus d’informations fiables» sur la dangerosité du virus. Pour l’heure, il a d’ores et déjà averti la direction de l’établissement qui s’est montrée «compréhensive et très à l’écoute».

«Le doute persiste»

Pour Marie, domiciliée dans le canton de Vaud et mère de trois enfants dont deux de 13 et 10 ans, la réouverture des écoles n’est qu’un moyen détourné de faire revenir les parents au travail. De formation médicale, elle aussi s’informe quotidiennement pour avoir «différents sons de cloche». «Les enfants sont-ils vecteurs, porteurs, ou non, le doute persiste, estime-t-elle. L’OFSP se veut rassurant, mais certaines sources disent le contraire. En tant que parent, j’aimerais avoir le choix de rescolariser ou non mes enfants sur le principe du volontariat.»

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Les enseignants avec qui Marie a discuté n’ont pas réussi à la faire changer d’avis. «Les classes seront en petit effectif, avec des mesures d’hygiène, certes, mais il n’y aura pas de distanciation sociale. Dans ces conditions, c’est légitime d’avoir peur.» Mère au foyer, elle concède avoir la chance de pouvoir s’occuper de ses enfants à la maison, «ce qui n’est pas le cas de tout le monde», tout en affirmant qu’elle aurait de toute manière trouvé une solution de garde avec l’aide de son mari, qui est en télétravail.

Dialogue en priorité

A Genève, la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta confirme vouloir privilégier le dialogue avec les parents. «L’Etat est prêt à entendre les craintes, à rassurer les parents et à faire preuve de tolérance pour les cas particuliers.» Pour rappel, les élèves à risque au bénéfice d’un certificat médical sont autorisés à poursuivre l’école à domicile jusqu’à la fin de l’année. Ils seront pris en charge à distance par les enseignants vulnérables qui ne pourront pas être dans les écoles. Pas question toutefois pour la ministre d’instaurer une école à la carte: «La scolarisation reste obligatoire en Suisse: envisager qu’un élève rate les cours indéfiniment serait préjudiciable pour son avenir.»

Anne Thorel Ruegsegger, secrétaire générale de la Fédération des associations de parents d’élèves de l’enseignement obligatoire (Fapeo), se range également à cet avis. «Certains élèves ont du mal à se motiver, d’autres se croient déjà en vacances: il y a un réel risque de décrochage et de perte d’acquis scolaires si les absences se prolongent, estime-t-elle. Les prochaines semaines vont précisément servir à préparer la rentrée et à identifier les faiblesses. De manière générale, les enfants ont besoin d’avoir leur propre vie en dehors de la sphère familiale.»

«Le refus est un luxe»

Alors que l’école à distance a mis en lumière les inégalités sociales, entre manque de matériel et manque de compétences, le retour en classe va-t-il produire une nouvelle fracture? Pour le sociologue Francesco Panese, professeur à l’Université de Lausanne, il est clair que le refus est un luxe. «Certains parents sont retournés sur leur lieu de travail, d’autres n’ont jamais cessé d'y aller, rappelle-t-il. Il est impossible pour eux de garder leurs enfants à la maison. De ce point de vue, on peut parler de privilège, celui d’avoir le choix.»

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Alors que les autorités ont récemment pris le contrôle de la vie sociale en restreignant les libertés pour combattre le virus, l’attitude des parents réfractaires n’est-elle pas un juste retour du libre arbitre? Pas sur le plan du rôle citoyen, selon Francesco Panese. «L’école reste une institution démocratique, ciment de la société, rappelle-t-il.

Renoncer à scolariser son enfant parce qu’on ne veut l’exposer à aucun risque, c’est le priver d’une ressource institutionnelle qui lui permettra de retourner à l’apprentissage et dans son environnement affectif hors de la famille.» Un «réflexe inquiet et individualiste teinté de néolibéralisme» qui à ses yeux traduit une émancipation problématique de certains parents vis-à-vis des autorités. «Dès le XIXe siècle, avec l’apparition de ce qui deviendra la santé publique, la souveraineté en matière de santé infantile incombe aussi à l’Etat. On voit bien que cette responsabilité, même temporaire, est aujourd’hui parfois mal acceptée.»

«Surestimer les risques»

Sur le plan psychologique, Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Fribourg, identifie plusieurs mécanismes qui poussent à la vigilance extrême. «Dans un contexte de crise sanitaire, on a tendance à surestimer les risques, souligne-t-il. Le cas particulier d’un enfant malade, très médiatisé, aura plus d’effet qu’une avalanche de statistiques. Certains parents imaginent déjà leur enfant aux soins intensifs et cette perspective bloque toute prise de risque postérieure. Les incertitudes scientifiques autour d’un virus qu’on connaît encore mal renforcent l’angoisse et la méfiance des parents.»

Selon le psychologue, l’anxiété plus ou moins élevée générée par la crise peut provoquer un réflexe de protection, un repli sur soi qui se généralise à une peur de l’extérieur. «En matière de survie, cela peut être utile mais, à long terme, c’est incompatible avec une vie normale, d’autant que la résolution de la crise passera inévitablement par l’immunité collective», souligne-t-il.