Plus de cinq heures de discussion, une trentaine d’orateurs: mercredi, le débat sur l’interdiction de la burqa a enflammé le Conseil national. Soutenue par l’UDC et une majorité du groupe du centre (PDC, PEV et PBD), l’initiative populaire lancée par le Comité d’Egerkingen veut inscrire dans la Constitution l’interdiction de se dissimuler le visage dans l’espace public. Une «solution populiste à un problème inexistant», dénonce la gauche, qui n’a pas manqué de souligner son caractère «islamophobe». Jugé contraire aux libertés individuelles et disproportionné, le texte a finalement été rejeté par 114 voix contre 76 et 3 abstentions. C’est néanmoins le peuple qui aura le dernier mot en votation.

Outre le voile intégral, aussi appelé burqa ou niqab, l’initiative de l’UDC vise les cagoules des hooligans et autres casseurs. C’est toutefois sur ce bout de tissu que les débats se sont concentrés. Symbole d’oppression, outil de propagande de l’islam politique ou simple objet religieux, la burqa suscite la controverse depuis plusieurs années en Suisse. Très vite portée sur le terrain idéologique des droits des femmes, la discussion a viré au dialogue de sourds.

«Un problème qui n’existe pas»

Sans défendre le port de la burqa, la gauche avance un argument massue: ce type de voile, quasiment inexistant en Suisse, ne concerne qu’une minorité de touristes et de femmes essentiellement converties. «L’UDC instrumentalise un problème qui n’existe pas, déplore la socialiste Ada Marra. La femme à burqa n’est pas le prototype de la femme musulmane en Suisse. Cette initiative stigmatise injustement toute une partie de la population.» Déjà en vigueur au Tessin depuis 2016, l’interdiction a abouti à une trentaine d’interventions, y compris pour des passe-montagnes. Un «maigre bilan», raille la Verte Greta Gysin.

Aux yeux de la gauche, il convient néanmoins d’augmenter les moyens pour détecter les cas de contrainte, d’ores et déjà punis par la loi. «Si l’on veut vraiment défendre les droits des femmes et l’intégration des étrangers, il faut soutenir une politique qui combatte la stigmatisation, offre des cours de langue, une aide aux victimes de violences domestiques», revendique la socialiste Sandra Locher Benguerel.

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Pour la droite, l’initiative n’apporte aucun gain de sécurité. Pire, elle empiète sur les compétences cantonales et viole de nombreux droits, notamment la liberté de conscience et le respect de la vie privée. «La burqa est un symbole d’oppression, mais l’initiative ne résout pas le problème, estime le PLR Damien Cottier. Une société libérale se distingue par sa capacité de convaincre et non pas de contraindre.»

Effets pervers?

Le Vert’libéral Jörg Mäder redoute même que, en cas d’acceptation, l’initiative ne produise des effets pervers. «Certains conjoints pourraient avoir tendance à opprimer encore davantage leur compagne dans l’espace privé, voire à les empêcher complètement de sortir.» Alors que les masques ont fait leur apparition dans la rue en ces temps de coronavirus, la Verte Irène Kälin pointe l’absurdité de l’initiative: «Le port du masque, aujourd’hui recommandé, couvre lui aussi une partie du visage.»

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Du côté des partisans de l’initiative, on fustige les défenseurs d’une «société parallèle» et les «prétendues féministes» qui n’osent pas se positionner. Quant au port du masque pour des raisons sanitaires, il fait bien entendu l’objet d’une exception. «Lorsqu’il s’agit des minorités sensibles, les féministes et les multiculturalistes détournent le regard», tance l’UDC Barbara Steinemann. Sa collègue PDC Marianne Binder renchérit: «On nous dit que la burqa n’est pas un problème en Suisse, mais a-t-on pensé aux femmes forcées de la porter tous les jours?»

De l’égalité, le débat dérive progressivement vers le spectre d’un conflit de civilisations. «La burqa est contraire à l’ordre social, au modèle occidental qui prévaut dans notre pays. En Suisse, on ne se cache pas le visage», campe Andreas Glarner (UDC), rappelant que le voile intégral est déjà interdit en France, en Belgique, en Bulgarie ou encore aux Pays-Bas.