Lorsqu'il a déposé à la Chancellerie fédérale, en février dernier, son initiative populaire «contre les rémunérations abusives» des patrons, Thomas Minder se montrait confiant. Le texte, qui a récolté 118 583 signatures valables, sera toujours d'actualité dans deux ou trois ans, prédisait alors le petit entrepreneur de Schaffhouse: «il y aura à coup sûr de nouveaux cas de rémunérations abusives dus au manque de pouvoir de contrôle des actionnaires» (LT 27.02.2008).

Depuis l'annonce du plan d'action destiné à épauler UBS, les salaires et bonus très élevés se retrouvent à nouveau sous le feu de la critique, à droite comme à gauche. Et l'initiative contre les hauts salaires voit, du même coup, son intérêt politique augmenter. Le texte réclame une modification constitutionnelle. Celle-ci doit permettre à l'assemblée générale des actionnaires de voter chaque année sur la rémunération globale versée aux membres du conseil d'administration et à la direction générale. Pour cela, les entreprises éliraient un comité de rémunération indépendant, afin d'éviter les renvois d'ascenseur. L'initiative vise également à bannir les parachutes dorés, les gros montants payés à l'entrée en fonction et les primes en cas de vente de l'entreprise.

Le paquet Blocher

Or, il se pourrait bien que les Chambres fédérales - qui empoignent en ce moment la révision du droit des actionnaires préparée à l'époque par les services de Christoph Blocher - ficellent, à partir de ce paquet, un contre-projet indirect à l'initiative Minder. Cela, à l'initiative d'Eveline Widmer-Schlumpf, comme le révèle la SonntagsZeitung. La ministre entend en effet confier plus de pouvoir aux actionnaires dans la fixation des revenus du conseil d'administration.

La conseillère fédérale, qui ne peut plus retirer ce projet au parlement, s'apprêterait à faire des propositions, lundi, aux commissions parlementaires concernées. «Eveline Widmer-Schlumpf nous a demandés comment traiter le droit des actionnaires, tout en y intégrant un élément de réponse à l'initiative», confirme le sénateur socialiste bâlois Claude Janiak. Comme le Conseil fédéral doit transmettre au parlement, en principe avant la fin de l'année, son message sur l'initiative, les élus pourraient traiter les deux sujets en parallèle. Mais pour l'heure, rien n'est décidé, assure le Département fédéral de justice et police.

Du côté des parlementaires, on se dit prêt à examiner de nouvelles «solutions équilibrées», note le sénateur radical Dick Marty, membre de la commission concernée. La droite, critique envers la révision du droit des actionnaires, pourrait ainsi mettre de l'eau dans son vin.

«Je ne crois pas que tout ce qui s'est passé soit dû au versement de salaires astronomiques», poursuit Dick Marty. «Mais toute une partie de la crédibilité du secteur bancaire a été entamée. Même un pays très libéral comme l'Allemagne revoit sa pratique. Confronté à l'initiative, et vu la sensibilité des gens, il est juste de réfléchir à un éventuel contre-projet», conclut le Tessinois.

De son côté, Thomas Minder, qui dirige la PME de cosmétique Trybol, se félicite du regain d'intérêt pour son initiative. Et répète la nécessité, à ses yeux, de mettre de l'ordre au plus vite «dans un système sévèrement malade». «Cela fait des années que je le dénonce. Et aujourd'hui, Eveline Widmer-Schlumpf essaie de réinventer la roue. Comme tout le monde d'ailleurs: j'entends de toutes parts des solutions très bizarres aux problèmes des très hauts salaires...»

A noter que les cantons aimeraient également voir la Confédération mettre de l'ordre dans les excès salariaux, sans toutefois affecter la compétitivité du pays. Le comité de la Conférence des directeurs cantonaux des finances (CDF) a en effet consacré une séance extraordinaire aux mesures de soutien à UBS. Il considère que le paquet préparé par le Conseil fédéral, la BNS et la Commission fédérale des banques (CFB) est «indispensable et adéquat». Pour ce qui est des bonus, les cantons appellent les banques à faire preuve «d'une nette modération».