L’ancien conseiller fédéral socialiste Pierre Graber a-t-il conclu, à l’automne 1971 et à l’insu de ses collègues, un accord secret avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), pour préserver la Suisse de la menace terroriste? Les révélations de l’historien et journaliste à la NZZ Marcel Gyr n’en finissent pas de faire des vagues. Alors que la Confédération a mis sur pied la semaine passée un groupe de travail interdépartemental pour enquêter sur ce dossier, les Commissions de gestion des Chambres fédérales exigent à leur tour que toute la lumière soit faite sur ce scoop historique.

Dans un communiqué diffusé mardi, elles «exhortent le Conseil fédéral et l’Autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération (MPC) à enquêter rapidement sur les faits reprochés» et à les «informer des résultats d’ici à la fin avril 2016».

Le 20 janvier dernier, Marcel Gyr mettait le feu aux poudres dans un article accompagnant la sortie de son livre, «Schweizer Terrorjahre». Sa thèse est une bombe: à l’automne 1971, dans les semaines qui suivirent le détournement d’un avion de Swissair sur l’aérodrome jordanien de Zarka par le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et à la suite d’une série d’attaques ayant visé la Suisse entre 1969 et 1970, l’ancien conseiller fédéral socialiste Pierre Graber aurait conclu un moratoire secret avec l’OLP.

Par cet accord négocié avec le chef de la politique étrangère de l’OLP Farouk Kaddoumi, l’ancien conseiller fédéral se serait engagé à aider l’organisation à obtenir une représentation à Genève, siège des Nations-Unies. En échange de quoi l’OLP se serait, elle, engagée à épargner la Suisse d’attaques terroristes. Interrogé par Marcel Gyr, l’ancien conseiller national socialiste genevois Jean Ziegler a confirmé l’existence de cet accord en affirmant avoir joué un rôle de facilitateur en amont des négociations, faisant profiter à Pierre Graber de ses contacts avec les dignitaires de l’OLP.

Au-delà de l’accord lui-même, ce sont ses conséquences supposées qui inquiètent les parlementaires: selon les révélations de Marcel Gyr, corroborées par Jean Ziegler, les négociations secrètes avec l’OLP auraient eu une incidence sur l’enquête pénale ouverte après le crash de Würenlingen. Le 21 février 1970, un avion de Swissair reliant Zurich à Tel Aviv explose peu après le décollage et s’écrase, faisant 47 morts. L’attentat est revendiqué par le FPLP. Or, expliquait Jean Ziegler au Temps, «c’est certainement à cause de cette stratégie» de négociation avec l’OLP «qu’aucune arrestation ni aucune inculpation ne sont jamais intervenues après l’attentat de Würenlingen. Parce que privilégier l’enquête et l’Etat de droit aurait signifié rompre les négociations et risquer de nouveaux attentats».

Plusieurs personnalités ayant participé aux négociations pour la libération des otages de Zarka ont déjà émis des doutes quant au bien-fondé de la thèse de Marcel Gyr et de Jean Ziegler. Les Commissions de gestion vont aujourd’hui plus loin. Considérant que les «reproches formulés à l’encontre des autorités de l’époque» sont «très graves», elles demandent au Conseil fédéral de donner au groupe de travail l’accès à tous les documents classifiés et attendent de l’Autorité de surveillance du MPC qu’elle vérifie si «le Conseil fédéral ou l’administration ont bien exercé une influence sur l’enquête pénale liée à la catastrophe de Würenlingen».